Gilles Babinet : les 3 âges de la révolution numérique

La révolution digitale est donc là : ce qui au départ n’avait semblé n’impacter que les agences de voyages, les maisons de disques et les cinémas concerne non seulement l’ensemble de l’économie, mais finalement toutes les institutions, les entreprises ainsi que les individus.

De surcroit, il est probable que cette révolution ne soit que la première phase – le premier âge – d’une trilogie dont nous n’avons qu’une très faible idée de la magnitude.

Dans le monde numérique, Schumpeter n’est pas roi

D’abord donc, ce premier âge ; celui de l’accélération des innovations, sous-tendues par la loi de Moore celui des déferlements de capitaux pour permettre aux start-up d’attendre le plus rapidement possible une taille mondiale et une domination de marché indétrônable. Un âge au cours duquel les acteurs traditionnels se débattent pour essayer de s’adapter faute de quoi ils disparaîtront. Il en va de même des Etats, de plus en plus dépassés par l’émergence de dynamique sociales et économiques qui remettent profondément en cause leur efficacité,  leur pouvoir et leur légitimité.

De cet âge, la Chine et les USA paraissent sortir grands vainqueurs, expurgeant une part significative de la valeur du reste du monde. Dans cette économie massivement dopée en capital, les plateformes semblent à même de parvenir à concentrer de tels niveaux de richesse que les classes moyennes issues de tous pays s’appauvriront significativement. Ainsi, dans le monde numérique, Schumpeter n’est pas roi : l’ère d’une source distribuée de richesse qui succède au processus de destruction ne paraît avoir aucune raison de s’appliquer.

 

Rien ne permet aujourd’hui d’entrevoir ces nouveaux emplois – on estime qu’en 2050 près de 42% des emplois seront détruits aux USA. Il est illusoire de penser que ces emplois seront tous compensés par des postes d’ingénieurs en robotique ou en techniciens de maintenance : l’automatisation permise par le numérique obère de facto l’émergence d’un tel scénario. Les critiques de la théorie économique classique – Rifkin, Staune, David – évoquent la nécessité de déconcentrer les capitaux en facilitant l’émergence d’une révolution citoyenne ; une nécessité également poussée par les contraintes écologiques.

Ces technologies devraient être le facteur d’émergence d’une nouvelle ère de la société civile

Ainsi, le second âge pourrait bien être aussi peu capitaliste que l’aura été le premier âge. Il s’agira de l’ère des “Communs” des services numériques qui découleraient d’une nouvelle génération technologique. L’opensource, ces technologies qui sont libres de droit, ou les fablabs, qui permettent d’utiliser des technologies de pointe de façon ouverte, en sont l’avant-garde. D’autres technologies, également ouvertes apparaitront. Des inventions récentes, comme le blockchain (au coeur de la crypto-monnaie bitcoin) sont révolutionnaires car au-delà d’être opensources, elles sont «  distribuées », c’est-à-dire que la propriété d’une plateforme de service peut être transmises à la communauté sans possibilité de « prédation capitaliste » et de surcroît, ces technologies sont probablement incorruptibles.

Ensemble, ces technologies devraient être le facteur d’émergence d’une nouvelle ère de la société civile ; elles permettent d’introduire des niveaux de confiance très élevés dans tous types de transactions, marchande ou sociale. Elles pourraient être au cœur d’une nouvelle écologie humaine, au cœur donc de l’économie circulaire que nous vante Jeremy Rifkin. Pour ceux qui émettent des doutes à l’égard du potentiel de ces technologies, le fait de savoir que la valeur créée par le monde des communs représenterait déjà au moins 116 milliards d’euros à l’échelle de l’Europe et uniquement en ce qui concerne le logiciel sans qu’aucune politique publique, ou presque, ait cherché à l’encourager, permettra peut être d’achever de les convaincre.

Avec l’émergence de l’intelligence artificielle, le risque seraient que ce ne soient plus nos auxiliaires mais bien que ce soit nous qui en soyons devenus les auxiliaires.

Mais l’âge ultime de la révolution numérique pourrait bien être celui du grand choix pour l’humanité :  nous l’observons bien, les machines prennent une place de plus en plus significative dans nos vies. Des travaux scientifiques ont démontré que les aires cérébrales de la génération Y, celle même qui a toujours connu l’ère numérique, n’avaient plus la même organisation que celles de ses ainées. Ils font sensiblement moins usage de leur mémoire, le réseau le fait pour eux ; ils sont devenus massivement multitâches. C’est là même la démonstration qu’une rupture anthropologique majeure est à l’œuvre. Nous devenons de facto dépendant des machines ; d’ici vingt ans, peut-être moins, avec l’émergence de l’intelligence artificielle, le risque serait que ce ne soient plus nos auxiliaires mais bien que ce soit nous qui en soyons devenus les auxiliaires.

Il faudrait ainsi souhaiter qu’émerge un débat sur le rôle que nous souhaitons confier au machines : soit permettre de libérer l’homme du taylorisme et l’aider à conjurer définitivement les cauchemars malthusiens (il nous faut nourrir 11 milliards d’individus dès 2050) et sur un tout autre plan, explorer de nouveaux horizons de conscience, soit la victoire de la vision – glaçante – des transhumanistes et la soumission de l’humanité aux robots.  Choix qui pourrait s’imposer si nous laissions place à l’émergence d’une innovation sans débat.

Ce choix entre deux futurs forts se présentera inéluctablement : soit embrasser plus encore la pensée nihiliste du XXème siècle, celle du machinisme, de l’objectivisme, de la conséquence du réductionnisme, soit exacerber la singularité poétique de l’humanité. De ce choix, découlera probablement une part essentielle de notre futur, du futur de l’humanité. Trois étapes donc pour cette révolution digitale qui ne fait que commencer.

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