La Russie veut renouer avec l’Afrique

De nombreux Africains ont été formés en URSS. Une large proportion des élites d’Angola, d’Éthiopie, d’Algérie, du Mali, de Guinée ou encore du Mozambique a bien connu les bancs des universités russes, à commencer par la célèbre université Patrice Lumumba. Des liens se sont alors créés que la Russie souhaite renouer depuis que le continent africain émerge et fait l’objet d’une concurrence toujours plus âpre pour ses richesses naturelles et, de plus en plus, pour le nouveau marché de jeunes consommateurs qu’il représente.

C’est ainsi que la radio La Voix de la Russie consacre ces derniers jours un large panorama de « success stories des Africains en Russie ». L’auteur, Mikhail Gamandiy-Egorov, entame sa fresque par les sportifs, à commencer par les footballeurs, dont le plus connu est Samuel Eto’o. La star camerounaise, arrivée en août 2011, fait les grands jours du club Anji Makhatchkala, appartenant au milliardaire Suleyman Kerimov : 20,5 millions d’euros net par an, 20 000 euros par but marqué, 10 000 euros pour chaque passe décisive, un jet privé et le dernier modèle de Ferrari. On ne peut plus dire que les Africains sont maltraités en Russie…

C’est un autre Camerounais, Jerry-Christian Tchuissé, qui lui avait ouvert la voie il y a près de 15 ans, au Spartak de Moscou, se faisant même naturaliser Russe en 2000.

L’auteur cite également « le Russo-Nigérian Peter Odemwingie et ses compatriotes du Nigeria Chidi Odiah et Emmanuel Emenike, les Sud-Africains Jacob Lekgetho, Matthew Booth, MacBeth Sibaya, les Marocains Abdelillah Bagui, Mbark Boussoufa et Mehdi Carcela-Gonzalez, l’Algérien Raïs M’Bolhi, les Ivoiriens Lacina Traoré et Seydou Doumbia, joueur de l’année et meilleur buteur du Championnat de Russie 2011 ».

Le second volet de cette présentation est plus inattendu, puisqu’il évoque les politiciens russes d’origine africaine. Le plus emblématique est bien sûr « l’Obama russe » : Joaquim Crima, originaire de la Guinée-Bissau, vit en Russie depuis 1989. A la suite de ses études, il a épouse Anait, russe d’origine arménienne. Aujourd’hui, à 41 ans, père d’un adolescent de 14 ans, producteur de pastèques et de melons, et candidat à la mairie de sa ville, il a fait les gros titres nationaux lorsque Poutine himsellf est venu, en 2010, lui rendre visite pour magnifier les excellents rapports russo-africains.

Si Joachim Crima n’a pas pu se faire élire, le Béninois Jean Gregoire Sagbo, est tout de même parvenu à siéger au Conseil municipal de Novozavidovo, dans la banlieue de Moscou où il exerce comme agent immobilier. « Sa peau est noire, mais il est Russe à l’intérieur. Seul un Russe pourrait se préoccuper de cette ville comme il le fait », assure le Maire de sa commune.

Nous poursuivons notre rubrique sur la saga des succès des Africains en Russie. Notre première partie a concerné le domaine du sport, en l’occurrence le football. Aujourd’hui nous poursuivrons avec un thème bien différent : celui de la politique.

Eh oui… Bien que ça puisse paraitre étrange pour certains, il y a effectivement depuis un temps relativement récent des politiciens russo-africains. Se sentant aussi bien Africains que Russes, ces personnes arrivent parfaitement à assumer leur culture et origine africaine, mais aussi les coutumes du pays où ils vivent, en l’occurrence la Russie. D’ailleurs non-seulement assumer, mais parfaitement les harmoniser. Effectivement, le fait que ce sujet soit souvent empreint d’étonnements de la part d’un certain nombre de gens est compréhensible : l’immigration africaine en Russie est bien plus récente qu’en Occident. D’ailleurs à priori on ne peut pas vraiment parler d’immigration, car souvent il s’agit d’étudiants venus étudier en Russie, qui en fonction des opportunités qui s’offrent à eux restent pour certains dans le pays où ils ont reçu leur formation. On se rappellera encore qu’à l’époque de l’URSS beaucoup d’étudiants africains venaient être formés et repartaient dans leur pays par la suite. Dans la nouvelle Russie, dont les mutations importantes continuent et de vraies opportunités existent, cela a changé la donne.

Également aujourd’hui, dans la nouvelle Russie, de plus en plus de gens viennent chercher une vie meilleure dès l’installation, et cela concerne d’ailleurs de loin pas que les Africains. Il est vrai aussi, toujours en rapport avec l’étonnement de certains, qu’il ne faut pas oublier que la Russie (en l’occurrence l’URSS) n’avait eu des relations vraiment intenses avec l’Afrique surtout qu’à partir des années 1950-1960 et ce jusqu’à l’éclatement de l’Union Soviétique, fin 1991. On se souviendra également que l’URSS avait joué un rôle très important dans le mouvement de la décolonisation. La différence aussi avec l’Europe de l’Ouest et les États-Unis est que la Russie n’a jamais colonisé l’Afrique, ni pratiqué la traite esclavagiste, donc historiquement et récemment la situation africaine en Russie est à la base bien différente.

 

Joaquim Crima a 41 ans. Il est originaire de la Guinée-Bissau. Il est arrivé en Russie en 1989 pour faire ses études à l’Université d’État pédagogique de Volgograd. Il a une épouse : Anait, russe d’origine arménienne et un fils, âgé aujourd’hui de 14 ans. En 2009, il fut surnommé « l’Obama russe » après s’être présenté candidat pour devenir maire de la localité de Srednyaya Akhtuba, qui se trouve non loin de la ville de Volgograd. Il est propriétaire d’une ferme de 20 hectares, notamment spécialisée dans la production de pastèques et melons, et emploie environ une vingtaine d’employés. Joaquim est très populaire et apprécié dans sa région de part son professionnalisme et sa volonté d’améliorer les choses pour sa localité. Il parle par ailleurs cinq langues. En 2010, Vladimir Poutine, alors premier-ministre, vient en personne lui rendre visite pour saluer la qualité et la volonté de travail du russo-africain et le mentionner à titre d’exemple pour les autres politiciens de la région. Bien qu’il ne gagnera pas les élections au poste de maire, il arrive tout de même en troisième position par ailleurs avec un autre russo-africain, Filipp Kondratyev (de père ghanéen et de mère russe). Aujourd’hui, Joaquim poursuit sa production fermière et se sent aussi déterminé qu’avant à améliorer la vie des gens de sa région.

Jean Gregoire Sagbo est quant à lui Béninois et a 50 ans. Début 2010 il est devenu le premier élu Afro-Russe, en l’occurrence conseiller municipal de Novozavidovo, une ville de la banlieue de Moscou. Il vit en Russie depuis 21 ans. Sa femme est russe et il a également un fils, Maksim. Très apprécié par les habitants de Novozavidovo, Jean Gregoire a conquis la confiance des gens grâce à son action et sa détermination dans de nombreuses questions concernant la gestion de sa ville. Arrivé en 1982 en URSS pour étudier l’économie, il retourne au Bénin après la fin de ses études mais sa femme ayant une grande nostalgie de la Russie, ils décident alors ensemble d’y revenir. Il est aujourd’hui professionnel dans le domaine immobilier à Moscou et combine son activité politique à Novozavidovo, d’où par ailleurs est originaire sa femme. Il a notamment inauguré une journée annuelle de collecte des ordures à Novozavidovo et a donné la promesse de combattre les fléaux tels que la toxicomanie, les problèmes sociaux et la pollution. Pour citer Vyacheslav Arakelov, maire de Novozavidovo par rapport à Jean Gregoire Sagbo : « Sa peau est noire, mais c’est un Russe de l’intérieur. Seul un Russe pourrait se préoccuper de cette ville comme il le fait ». Après avoir été élu, le titre de « l’Obama russe » lui est donc logiquement revenu bien qu’il n’en est pas d’accord. Il y répond : « Je ne m’appelle pas Obama. Il est Noir, j’en suis également, mais la situation est complètement différente ». Au cours de ses nombreuses années de vie en Russie, il a dû parfois faire face à des situations désagréables, liés au racisme, mais aujourd’hui il affirme ne pas le ressentir dans sa ville. Jean Gregoire est également convaincu aujourd’hui que l’opinion des habitants de Novozavidovo sur lui se base sur ses actions et non sur sa couleur de peau. Quant aux habitants, ils répondent : « peu importe son origine et sa couleur de peau. Il est l’un des nôtres ».

Thierry Barbaut
Avec http://french.ruvr.ru/2012_11_17/94917221/