Cameroun: elle vit enchainée en prison

Anne Virginie Mengne, condamnée pour le meurtre de sa grand-mère, paye lourdement ses tentatives de suicide. Pour la sauver d’elle-même, l’administration de la prison principale d’Edéa n’a pas trouvé mieux que de l’enchaîner. Une sanction qui viole les recommandations des Nations Unies.

Anne virginie“Laissez-moi, je veux aussi parler à la radio”. T-shirt bleu et pagne multicolore, Anne Virginie Mengne, visage pâle, mêle à la parole de grands signes de la main en direction du reporter qui s’entretient avec des détenus dans la cour de la prison. Les pieds liés par une grosse chaîne, elle marche péniblement, tombe et se relève, sous les moqueries de ses camarades. “Cette fille est vraiment bizarre”, lance, le sourire en coin, un détenu.

Elle a tué sa grand-mère
Bizarre, turbulente ou même folle. Les mots ne manquent ni à l’administration de la prison ni aux détenus pour qualifier Anne Virginie Mengne. Cette jeune femme de 23 ans aux cheveux courts a mortellement assommé sa grand-mère à l’aide d’un gourdin, un matin de février 2011. Interpellée par les forces de sécurité, Anne Virginie est gardée à vue pendant quelques jours avant d’être placée sous mandat de dépôt provisoire à la prison principale d’Edéa. La loi  autorise deux jours. C’est dans ce pénitencier qu’elle se rend compte des dégâts de son acte: “Je suis inquiète pour l’avenir de mes deux enfants que j’ai laissés au quartier. Je ne sais s’ils vivent ou pas. C’est tout cela qui fait monter ma tension. J’ai parfois envie de mourir moi aussi”, regrette-t-elle.

Mais les remords de la jeune mère, au lendemain de son arrestation, n’ont aucune influence sur la procédure judiciaire. En août 2011, Anne Virginie est condamnée par le tribunal de grande instance d’Edéa à 15 ans d’emprisonnement ferme pour “coups mortels”. Soutenue par l’Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la Torture), elle fait appel de la décision du tribunal. Depuis lors, elle attend toujours le jugement de la cour d’appel du Littoral. Entre temps, la santé de la détenue s’est considérablement détériorée. “Les nerfs me font mal. Un prêtre m’apporte souvent des médicaments ; mais, depuis quatre jours, il n’est pas passé. Récemment, je suis tombée. Ce sont les autres femmes qui m’ont relevée”, explique-t-elle.

“Se donner la mort”
Enfermée dans l’unique cellule destinée aux femmes détenues dans cette prison, Anne Virginie défraie régulièrement la chronique par ses agissements. “Elle a récemment escaladé le mur de la cellule et arraché deux tôles pour se frayer un passage. Nous avons immédiatement alerté les gardiens. Elle voulait, disait-elle, sauter du toit pour atterrir dans la cour de la prison afin de se donner la mort”, raconte une détenue. Ce n’est pas la première fois que la jeune femme tente de se suicider. Il y a quelques mois, elle a essayé de se trancher le cou à l’aide d’un couteau. Deux cicatrices noirâtres témoignent de l’atrocité de l’acte.
En guise de représailles à la dernière folie de Anne Virginie, l’administration de la prison a opté pour les chaînes. Pas moins. “Nous avons enchaîné ses pieds pour qu’elle s’agite moins. Elle est capable de porter atteinte à l’intégrité physique d’une détenue. Si elle se calme, on enlève les chaînes. On les remet quand elle recommence à déranger”, explique Hamidou Pekariekoué, le régisseur de la prison principale d’Edéa.
Outre les railleries de ses codétenues, la sanction de l’administration de la prison met Anne Virginie dans une situation inconfortable. “Je ne peux pas mettre des pantalons ou des slips à cause de ces chaînes (Ndlr qui empêchent de passer les vêtements sous les pieds). Pendant les menstrues, je suis toute sale. Tous les jours, le pagne me sert de vêtements et de sous-vêtements”, confesse la jeune mère.
cette pratique s’oppose aux règles minima de traitement des détenus selon lesquelles, recommandent les Nations Unies, les “menottes, chaînes, fers et camisoles de force ne doivent jamais être appliqués en tant que sanctions”.

  
Christian Locka (Jade)