Rwanda: Giti, la seule commune à l’écart du génocide des tutsi au Rwanda!

A l’heure actuelle, Giti est tombée dans les oubliettes.

Aucun média même pas un seul, aucun homme politique, aucune organisation humanitaire, personne ne revient sur cet acte réalisé par les habitants de la commune Giti. Pourtant, c’est la vérité, aucun tutsi n’a été tué à Giti pendant le génocide de 1994.

« Dans la commune Giti, la majorité des victimes sont des hutus [morts en guise de représailles par le nouveau régime] » écrit Stephane Smith dans Libération du 27 février 1996. Ce journaliste aurait même pu écrire simplement qu’aucun tutsi n’a été tué dans cette commune, en 1994, à cause de son appartenance ethnique.

Stephane Smith décrit la commune : « S’étirant le long d’une petite piste en latérite, à flanc de collines, la commune de Giti ressemble à beaucoup d’autres: des maisons dispersées au milieu des bananeraies, des champs de maïs en pente, des choux et des pommes de terre cultivés dans la vallée d’une rivière et, sur un sommet, la mairie, l’église et le dispensaire. Pourtant, Giti est une exception. Ici, à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Kigali, le génocide n’a pas eu lieu. Alors que, partout ailleurs, les Tutsis se firent massacrer dans les jours suivant l’attentat meurtrier contre l’avion de l’ex-président Habyarimana, le 6 avril 1994, l’ancien maire de Giti, Edouard Sebushunga, parvint à maintenir l’ordre dans sa commune de 45.271 âmes. Même s’il y eut quelques morts et s’il fallut que les gendarmes du village ouvrent le feu sur des miliciens venant des collines alentour pour provoquer l’hécatombe »

 

A l’heure actuelle, Giti est tombée dans les oubliettes. Aucun média même pas un seul, aucun homme politique, aucune organisation humanitaire, personne ne revient sur cet acte réalisé par les habitants de la commune Giti. Pourtant, c’est la vérité, aucun tutsi n’a été tué à Giti pendant le génocide de 1994.

La commune Giti est bien connue pour sa tolérance historique. Dans les années 59, alors que les tutsi étaient chassés de partout au Rwanda, Giti est bien restée la seule région où l’harmonie a continué à régner entre ses trois catégories sociales hutu, tutsi et twa. Cette commune vient d’être administrativement coupée en deux, une partie étant rattachée à la Province de l’Est et une autre à la Province du Nord. Elle a aussi changé constamment de dénominations ces dernières années, lui affublant des noms parfois dénués de tout lien historique ou identitaire.

Une commune victime de sa tolérance ?

Giti au RwandaLes pouvoirs politiques qui se sont succédé au Rwanda depuis l’indépendance, ont tous écarté Giti. Celle-ci est devenue la bête noire de tous les pouvoirs. Elle n’a jamais pesé sur la vie politique et administrative du pays malgré ses qualités à la fois intellectuelles et humaines. Aucun projet de développement économique n’a été réellement élaboré pour cette commune ayant pourtant des ressources agropastorales, susceptibles de générer d’immenses richesses.

A part le petit séminaire de Rwesero, peu fréquenté par les natifs de Giti et longtemps dirigé par le clergé issu des communes nordistes, aucune autre école secondaire n’avait, jusqu’à une époque très récente, été construite dans cette région. Seules deux écoles secondaires viennent d’ouvrir les portes dans cette commune, suite aux supplications des habitants, très fatigués d’envoyer leurs enfants dans les écoles trop éloignées de leur région natale.

Depuis longtemps, cette région n’a jamais eu de centres commerciaux dignes de ce nom, de même qu’elle n’a jamais eu de véritables routes la reliant avec ses voisins. Le lac de Muhazi a été depuis toujours la propriété des riches venus de Kigali, qui se le partagent à couteaux tirés, sans laisser la moindre portion aux natifs de Giti.

Cette commune paie-t-elle sa prise de distance historique aux comportements destructeurs généralisés? Les politiques successives confondent-elles « le bien » et « le mal » ? Si un criminel doit répondre de ses actes, l’innocent doit-il aussi subir le même sort, être emprisonné ou tué ?

L’habitant de Giti, le cœur meurtri, se pose toutes ses questions sans oser formaliser et officialiser ses intentions. L’expérience aidant, les habitants de Giti préfèrent garder le silence, en attendant que les pouvoirs reconnaissent, d’eux-mêmes, que Giti a été présente où tous les autres étaient absents.

Reconnaître que le bourgmestre Edouard Sebushumba a joué un rôle déterminant pour éviter le génocide est un fait réel et sans détour. Pour exemple, je me souviens d’un gendarme qui se présente devant lui, le cœur haletant. Il lui pose cette question : « Monsieur le bourgmestre, les milices interahamwe venant de la commune Muhura et Murambi (à l’est) et ceux de la commune Gikoro et Gikomero (sur le lac Muhazi) veulent pénétrer dans votre commune et attaquer, que devons-nous faire ? ».

Je ne saurai jamais quelles étaient les vraies intentions de ce gendarme, mais je retiendrai à jamais la réponse de ce bourgmestre:

«  Vas voir le policier brigadier Rwakibibi au bureau communal, vous vous divisez en deux groupes : un groupe prendra position sur le lac Muhazi et un autre à Gasange, frontalier avec la commune Muhura. Faites tout pour empêcher les miliciens de pénétrer dans notre commune. Si la situation devient extrême, tirez sur eux ».

Les policiers de Giti et un groupe de gendarmes, grâce à cette décision de Sebushumba, ont ainsi évité à Giti de subir la menace extérieure qui aurait certainement emporté les vies humaines, peut-être sans distinction.

Ce bourgmestre a-t-il oublié cette soirée où les bruits assourdissants des armes, pourtant venus de loin, nous terrorisaient de plus en plus, dans un calme précaire que vivait jusque-là notre région ?

Quel avenir pour les habitants de Giti ?

C’est un peuple de paix. Les hutu, les tutsi et les twa de Giti n’ont rien lâché pour maintenir leur harmonie. Ils ont subi malheureusement les actes ignobles de certaines personnes qui n’ont pas voulu prendre le temps pour les connaître. C’est très regrettable. Cependant, ils croient toujours en la capacité de ses dirigeants de régler leurs problèmes. Ils espèrent qu’ils seront un jour écoutés et que la justice leur sera rendue.

Les habitants de Giti n’aimeraient pas à juste titre qu’on les associe aux criminels qu’ils ont combattu au point de payer leur propre sang. Dans un contexte social très tendu, après le génocide, on aurait cru que Giti pouvait jouer un rôle important dans la réconciliation des rwandais. On aurait imaginé, logiquement, que Giti prendrait une place bien particulière au niveau national et international. Jusqu’à présent, en tout cas, eu égard à la place qui lui est décernée, on donne l’impression que Giti n’a rien fait de différent et qu’elle a été exactement comme toutes les autres communes, hélas !

Il est vrai que le pouvoir actuel a posé un geste, en 1995, à l’égard de l’ancien bourgmestre de la commune Giti, Edouard Sebushumba, en lui offrant un million de francs rwandais, en guise de reconnaissance pour n’avoir pas autorisé le génocide des tutsi dans sa commune. Au cours de la même année, le pouvoir actuel a également procédé (par le biais du nouveau bourgmestre, monsieur Karake) à l’inhumation collective de certains cadavres (non tutsi) à Bijunde !

Le chemin est néanmoins encore très long pour la réhabilitation et la justice dans cette commune qui a su défendre, à ses risques et périls, les vraies valeurs humaines dans un contexte de génocide et de guerre. En tout état de cause, rien ne justifie les massacres qu’elle a dû subir et qui lui a malheureusement couté les vies humaines assez considérables.

Bref, ne pas reconnaître, aujourd’hui, les qualités humaines des habitants de Giti et faire semblant d’ignorer ce qu’a fait cette commune, c’est une très grosse erreur historique et une lourde injustice impardonnable par les générations futures.