Tendances des NTIC en Afrique

Les NTIC sont un levier de croissance mondiale, mais quels sont les impacts et tendances en Afrique ?

Une analyse de la relation des Techniques de l’Information et de la Communication (TIC) au continent africain peut procĂ©der de cette remarque banale mais mordante de l’homme le plus riche du monde : « Quand un enfant a la diarrhĂ©e, il n’y a pas de site Web capable de soulager cela » (Bill Gates critiquant le projet Loon de Google en 2013).

Ces propos contiennent en effet, il faut le reconnaitre, une trĂšs grande part de vĂ©ritĂ©, mĂȘme s’il convient de les relativiser. Parce que, d’abord, il est reconnu que les TIC jouent aujourd’hui un rĂŽle primordial en matiĂšre de santĂ©. Ensuite, l’opinion selon laquelle les TIC sont un « luxe improductif » ou un produit « élitiste » pour l’Afrique semble dĂ©finitivement abandonnĂ©e, et n’est plus Ă©voquĂ©e que pour son historicitĂ©. Et c’est tant mieux, est-on tentĂ© d’ajouter !

Car, à  la vĂ©ritĂ©, aujourd’hui, en Afrique comme partout ailleurs dans le monde, les TIC sont perçus comme une nĂ©cessitĂ© vitale et ce, aux triples plans social, Ă©conomique et politique. On s’en convainc aisĂ©ment eu Ă©gard Ă  leur prĂ©sence, avec plus ou moins de succĂšs, dans toutes les activitĂ©s quotidiennes : qu’elles soient formelles (E-administration, E-santĂ©, E-Ă©ducation, transfert d’argent, etc.) ou informelles (les cabines cellulaires, petits kiosques, les cybercafĂ©s, etc.).

Aussi, le secteur des tĂ©lĂ©coms africains se porte-t-il bien, du moins, presque. En effet, Ă  plusieurs reprises dĂ©jĂ , de concert et quasiment Ă  l’unisson, tous les spĂ©cialistes s’accordent Ă  reconnaĂźtre que l’Afrique, et plus spĂ©cifiquement la partie subsaharienne, constitue un marchĂ© dynamique et Ă  forte potentialitĂ©, se positionnant ainsi comme le (futur) eldorado des tĂ©lĂ©coms. Les statistiques l’attestent abondamment d’ailleurs. Pour ne s’en tenir qu’a un exemple, l’on notera, avec la GSMA, qu’à l’horizon 2020,  l’écosystĂšme mobile  africain comptera prĂšs de 725 millions d’utilisateurs (contre 557 millions fin 2015) ; crĂ©era 4.5 millions d’emplois directs et indirects (3.8 millions en 2015) et versera, sous forme de taxes diverses,  un peu plus de 20 milliards de dollars US (17 milliards en 2015).

Il n’est dĂšs lors pas Ă©tonnant de voir la ruĂ©e de tous les grands acteurs du microsome numĂ©rique dans cette partie du monde. L’on soulignera en rappel la prĂ©sence significative et la visibilitĂ© particuliĂšre des grands opĂ©rateurs europĂ©ens (Orange, Vodafone, Tigo), du sud-africain MTN, du nord-africain Maroc Telecom (lui-mĂȘme membre du groupe Etisalat), de l’indien Bharti Airtel, du moyen-oriental Etisalat (Moov).

Les gĂ©ants du Net ne sont, eux non plus en reste. Ainsi, Facebook et Google sont particuliĂšrement actifs en Afrique du Sud, au Ghana, en Ouganda, quand Uber l’est au Kenya et Netflix au Nigeria etc. C’est donc clair : tout le monde veut, comme on le dit, sa part du gĂąteau. Et c’est de bonne guerre ! A ceci prĂšs qu’il faut simplement regretter, une fois encore et une fois de plus, la prĂ©sence faible d’acteurs africains en ce domaine, mĂȘme si, bien Ă©videmment, beaucoup d’initiatives sont prises en la matiĂšre, qui pourraient, nĂ©anmoins, l’ĂȘtre mieux.

Parce que le secteur des tĂ©lĂ©coms constitue, par excellence, le secteur des mutations permanentes, car fortement dĂ©pendant de la technologie, l’analyse se fixe pour objectif de retracer toutes les tendances dans le secteur des tĂ©lĂ©coms en Afrique.

A cet Ă©gard, et pour peu qu’on y prĂȘte une attention suffisante, l’on se rend bien compte qu’un tel secteur est, et sera certainement confrontĂ©, indĂ©niablement, Ă  quelques exceptions prĂšs, aux mĂȘmes problĂ©matiques  qui secouent le secteur mondial des tĂ©lĂ©coms. Et sans mĂȘme juger utile d’aborder ici en dĂ©tail toutes les questions, l’on peut se contenter d’évoquer quelques grands linĂ©aments. Ils s’articulent autour de trois thĂ©matiques fondamentales : l’amĂ©lioration de la connectivitĂ© haut dĂ©bit ; la nĂ©cessaire consolidation et convergence du et dans le secteur ; et bien Ă©videmment, la prĂ©sence fortement remarquable des Over The Top (OTT) qui entendent bousculer les positions traditionnelles acquises.

L’amĂ©lioration de la connectivitĂ© en Afrique

Quand il s’agit de l’Afrique, point n’est besoin d’insister sur l’état des lieux de la connectivitĂ© (trĂšs) haut dĂ©bit (mobile comme fixe). Il suffit juste de relever que le triptyque accessibilitĂ©, disponibilitĂ© et qualitĂ© du rĂ©seau reste, Ă  ce jour, fortement inquiĂ©tant. En cause principalement le fait que, primo, le (trĂšs) haut dĂ©bit n’est accessible (quand il est disponible !) que dans les grands centres urbains et que, secundo, la tarification appliquĂ©e demeure encore largement prohibitive pour la plupart des consommateurs africains. Il n’est pas non plus exclu que cette situation perdurera puisque, prĂ©disent les statistiques, jusqu’en 2020, et quant Ă  par exemple l’internet mobile, 55% des connexions en Afrique subsaharienne s’effectueront toujours en 2G.

Cela est regrettable, il faut le souligner. Ce, d’autant plus que, on le sait,  un accĂšs internet de qualitĂ© peut avoir des retombĂ©es positives dans tous les secteurs : santĂ©, Ă©conomie, urbanisation, en passant par l’éducation, les services financiers, l’emploi, l’information ou encore l’interaction avec le gouvernement. Il convient d’ailleurs de faire remarquer que l’atteinte des diffĂ©rents objectifs des ODD (anciennement OMD) de l’ONU serait largement facilitĂ©e si Ă©tait accessible et moins couteuse une connexion de qualitĂ©.

Conceptuellement, la question de la connectivitĂ© de l’Afrique se pose sur deux segments, certes distincts, mais fortement interdĂ©pendants

Il y a, d’une part, ce que l’on pourrait qualifier de connectivitĂ© verticale (entre l’Afrique et le reste du monde) et, d’autre part, ce que l’on pourrait appeler connectivitĂ© horizontale, particuliĂšrement impĂ©rieuse, s’effectuant ainsi entre les Etats africains et/ou Ă  l’intĂ©rieur d’un seul Etat. En ce qui concerne la premiĂšre, au nombre des exemples les plus mĂ©diatisĂ©s, l’on soulignera notamment celui du dĂ©ploiement du cĂąble sous-marin ACE (Africa Cost to Europe) mis en place par un consortium international pilotĂ© par l’opĂ©rateur français Orange.

Ce sont au total 17.000 km de fibres optiques dont l’objectif principal est de relier l’Europe Ă  toute la façade atlantique du continent africain. Est Ă©galement digne d’ĂȘtre mentionnĂ© le trĂšs remarquable projet d’Angola CĂąbles et d’Etix Everywhere (les cĂąbles sous-marins Monet et SACS) qui ambitionne de connecter directement l’Afrique aux USA et Ă  l’AmĂ©rique du Sud sans passer par l’Europe,  l’objectif affichĂ© Ă©tant de rĂ©duire, autant que faire se peut, le temps de latence dans la transmission des donnĂ©es, dans la mesure oĂč celles-ci ne transiteront plus par l’Europe. L’émergence des « autoroutes de l’information sous-marines » en Afrique est donc en marche sous fond de considĂ©rations gĂ©ostratĂ©giques.

Pour ce qui est de la connectivitĂ© horizontale, l’on peut, Ă  titre illustratif, Ă©voquer le projet DARE (Djibouti Africa Regional Express) qui entend dĂ©ployer 5.500 km de fibres optiques pour connecter, entre autres, la Tanzanie, le Kenya et la Somalie. Le projet de la Dorsale Transsaharienne Ă  fibre optique (DTS) pour interconnecter l’AlgĂ©rie, le Niger, le Nigeria, le Mali ou encore le Tchad, financer en grande partie par la Banque Africaine de DĂ©veloppement (BAD) s’inscrit dans la mĂȘme dynamique

Le Groupe BollorĂ© projette aussi de construire un backbone sous rĂ©gional de 5000 km de fibre optiques pour apporter de l’internet haut dĂ©bit Ă  certaines grandes villes de l’Afrique de l’Ouest insuffisamment desservies, Ă  l’instar de certaines villes cĂŽtiĂšres, par les cĂąbles sous-marins (Burkina, Niger par exemple). Pour les Backbones purement nationaux, on peut nous citer, pour exemple, le projet Link de Google en Ouganda (2013), au Ghana (2015), le backbone LomĂ©-CinkansĂ© (Togo) ou encore les diverses initiatives de Hauwei en RD Congo, au Mali, en CĂŽte d’Ivoire et, plus rĂ©cemment, au Burkina Faso oĂč l’entreprise chinoise entend construire 307 km de fibres optiques pour connecter la ville de Ouagadougou et certaines communes avoisinantes jusqu’à Po Ă  la frontiĂšre du Ghana.

NĂ©anmoins, le vĂ©ritable problĂšme dans le dĂ©ploiement de ces fibres reste, comme souvent, « le dernier kilomĂštre ». C’est que le Ftth (Fiber to the Home) ou fibre jusqu’à l’abonné ou, si l’on prĂ©fĂšre, jusque dans les foyers africains, est un vrai challenge du fait, certainement, d’un manque de moyens et, probablement (la considĂ©ration n’est pas fantaisiste), de volontĂ© politique.

De surcroit, le dĂ©ploiement de ces fibres n’est jamais qu’une condition nĂ©cessaire, et donc pas suffisante, dans la mesure oĂč, comme le laisse entendre l’adage, il n’allĂ©gera que le service du fardeau mais pas son poids principal. Encore faudrait-il des autoritĂ©s et de l’opinion publique, comme toujours dans ce genre de circonstances, une plus grande attention et vigilance dans le contrĂŽle, le suivi et l’entretien rigoureux de ces infrastructures. En effet, les rĂ©centes pĂ©ripĂ©ties malheureuses de Huawei au Congo, en CĂŽte d’Ivoire et au Mali sont tout simplement, il faut l’affirmer, inadmissibles. Elles inspirent d’ailleurs, au choix, rire ou colĂšre. Sans plus de prudence, de vigilance et d’exigence dans le respect notamment des cahiers des charges, le problĂšme de la connectivitĂ© de, et en, Afrique ne sera que dĂ©placĂ©.

S’ajoute au dĂ©ploiement terrestre et maritime une « bataille » impitoyable dans le ciel africain pour le contrĂŽle de l’internet. Suivant en cela l’exemple nigĂ©rien et Ă©gyptien, l’Angola (Angosat1), l’Ethiopie, l’AlgĂ©rie (Alcomsat1), ou le Congo (Congo-Sat) s’activent pour lancer leurs propres satellites de tĂ©lĂ©com. Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, avec le soutien en particulier de l’Agence Spatiale EuropĂ©enne (ESA), Aventi Communications Group entend dĂ©ployer 1400 points wifi Ă  travers l’Afrique subsaharienne. Pour l’heure, les utilisateurs africains peuvent d’ores et dĂ©jĂ  profiter d’un accĂšs internet par satellite au dĂ©tail grĂące à  iWayAfrica avec son programme Jola.

Facebook et Eutelsat, quant Ă  eux, prennent appui sur le satellite gĂ©ostationnaire de Spacecom (AMOS-6) pour rĂ©pondre, affirment-ils, « à la demande croissante en connectivitĂ© de nombreux usagers en situĂ©s Ă  l’écart des rĂ©seaux terrestres fixes et mobiles ». A cĂŽtĂ© de cette initiative, pour ainsi dire traditionnelle et trĂšs coĂ»teuse, Ă©merge de plus en plus un « internet spatial low cost ». Il s’agit principalement de mettre l’accent sur une constellation de mini satellite en orbite moyenne (le projet 03B de SES ou les 4600 mini satellites de Samsung) ou en orbite basse (le projet One Web avec ses 900 micro satellites soutenu notamment par Airbus et Intelsat ; ou encore celui du tandem SpaceX/Google qui entend dĂ©ployer une constellation de 4000 satellites). Il faut bien Ă©videment ajouter la volontĂ© rĂ©cente de la start-up Leosat qui, avec ses 78 ou 101 satellites, « rĂȘve » d’offrir un accĂšs internet ultra-haut dĂ©bit (50% plus rapide que la fibre), non pas au grand public, mais aux grands groupes et Ă  des structures gouvernementales.

Mais en la matiĂšre, les initiatives les plus « extravagantes » viennent sans conteste des gĂ©ants du Net. Facebook veut ainsi diffuser internet dans les zones non ou mal desservies (dans un rayon d’environ 100 kilomĂštres) avec son drone solaire Aquila censĂ© voler durant 90 jours Ă  des altitudes comprises entre 60.000 et 90.000 pieds (18 Ă  27 km). Google, quant Ă  lui, prĂ©fĂšre connecter l’Afrique avec ses ballons stratosphĂ©riques gonflĂ©s Ă  l’hĂ©lium, alimentĂ©s par l’énergie solaire (le projet Loon) dans les rĂ©gions oĂč la construction de fibre optique est problĂ©matique en raison notamment de la gĂ©ographie.

Il convient enfin de signaler les diverses politiques hĂ©tĂ©roclites menĂ©es çà et lĂ  par les Etats africains et/ou les opĂ©rateurs toujours dans l’objectif d’accroitre l’offre de connectivitĂ© de et en Afrique. A titre d’exemples, tirĂ©s de la pratique, l’on peut saluer les nombreuses politiques de mise en place de points d’accĂšs Wi-Fi, souvent gratuits, Ă  l’endroit des populations aux revenus modestes (Ă©tudiants, chercheurs d’emplois) : Mauritanie avec le « Wifi Project Mauritius » lancĂ© depuis 2012 ; le Togo Ă  travers le programme « Environnement NumĂ©rique du Travail » (ENT) pour la mise en place de bornes Wifi dans les universitĂ©s ; en Ouganda, au Seychelles, Ă  l’Ile Maurice etc.

La construction des data center (Zambie, NigĂ©ria, Tchad, etc) ; de point d’échange internet national pour notamment rĂ©duire le temps de latence dans la transmission des donnĂ©es (Togo dans le cadre du projet WARCIP « West African Regional Infrastructure Program ») ; le projet FTTA (Fiber Through The Air) Ă  l’Ile Maurice qui, contrairement au FTTH, utilise les ondes radio pour offrir l’internet Ă  trĂšs haut dĂ©bit ; la mise en place des aires de tĂ©lĂ©com entre les pays africains Ă  l’instar du « free roaming » entre les pays d’Afrique de l’ouest ou de la « One Area Network » des Etats de l’Afrique de l’Est ; la politique du data unique entre les pays de la SADEC d’ici 2019, etc. participent aussi de cet effort de connectivitĂ©.

Comme on le voit, les solutions en matiĂšre de connectivitĂ© haut dĂ©bit de l’Afrique sont diverses et mobilisent tous les acteurs, des plus traditionnels (comme les opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©coms ou de satellite) aux plus rĂ©cents (comme les gĂ©ants du Net, notamment Facebook et Google). La bataille pour connecter l’Afrique n’a jamais Ă©tĂ© aussi vive, et se dĂ©roule sur tous les axes possibles. Mais tout ceci exige des investissements considĂ©rables et surtout soutenus. A cet effet, les grands acteurs du monde numĂ©rique (cela est surtout vrai pour les opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©coms) plaident pour une consolidation (et consĂ©quemment, mais certes partiellement,  une convergence) du et dans le secteur, qui pourrait alors permettre, Ă  terme, la mobilisation des ressources Ă  mĂȘme de soutenir ces investissements indispensables.

Consolidation et convergence dans le secteur des télécoms en Afrique

Consolider, dit le Larousse, « c’est rendre quelque chose plus durable, plus rĂ©sistant, l’affermir ». C’est Ă  l’aune de cette dĂ©finition qu’il faut analyser toute la bataille juridique, mais surtout mĂ©diatique, des opĂ©rateurs pour une consolidation dans le secteur des tĂ©lĂ©coms. En Afrique, cette question est nĂ©gligĂ©e ou insuffisamment traitĂ©e, du moins dans les mĂ©dias. Pour autant, dans les annĂ©es Ă  venir, elle sera au centre de toutes les attentions.

se connecter Ă  Internet en Afrique sur le satellite
se connecter Ă  Internet en Afrique sur le satellite

Certains spĂ©cialistes prĂ©voient d’ailleurs que le phĂ©nomĂšne du « ‘’co’’ [pour la colocation, coopĂ©ration et consolidation] nourrira la plupart des discussions et nĂ©gociations dans les tĂ©lĂ©coms en Afrique subsaharienne ». Avoir prĂšs de 7 opĂ©rateurs pour 10.7 millions d’habitants (Somalie) rend le marchĂ© difficilement rentable. Ce d’autant plus que, dans le mĂȘme temps, dans les pays les plus avancĂ©s en la matiĂšre, on ne compte que 3 (la Chine ou le Japon, respectivement 1.371 milliards et 126 millions d’habitants) ou 4 (USA avec 321 millions d’habitants) grands opĂ©rateurs. En France d’ailleurs, la question de la consolidation reste, malgrĂ© la fin officielle des discussions pour ramener le secteur Ă  3 grands opĂ©rateurs (pour 66.8 millions d’habitants), au « centre de tous les regards ». Selon toute vraisemblance,  « une nouvelle saison » se profile Ă  l’horizon.

Certes, dans la plupart des cas, une concurrence (saine) entre plusieurs opĂ©rateurs est un levier favorisant la baisse des prix, puisque, ainsi que le soutient le philosophe, Montesquieu, elle « met un prix juste aux marchandises [et] Ă©tablit les vrais rapports entre elles ». Cependant, tout comme en matiĂšre culinaire – oĂč trop de viande est susceptible de gĂąter la sauce –,  dans le domaine des tĂ©lĂ©coms, une multitude d’opĂ©rateurs peut, Ă  terme, avoir l’effet pervers d’annihiler la croissance. Cela est, pour la simple raison principale qu’une concurrence effrĂ©nĂ©e est de nature Ă  sacrifier la qualitĂ© des rĂ©seaux et service offerts aux utilisateurs sur l’autel des guerres de promotions. Alors que, et Ă  rebours, une consolidation, notamment horizontale du secteur (autour de plus ou moins 3 opĂ©rateurs), en offrant la possibilitĂ© de faire de substantielles Ă©conomies de coĂ»t, permettra, en retour, aux opĂ©rateurs, d’avoir plus de marge de manƓuvre quant Ă  l’investissement dans la connectivitĂ© de l’Afrique.

En effet, et c’est une lapalissade, la « mise Ă  jour » de la qualitĂ© de l’internet, autrement dit, actuellement, l’investissement dans la 4G, la 5G ou mĂȘme la fibre optique, nĂ©cessite d’énormes investissements qui, si le marchĂ© est fragmentĂ©, seraient sinon difficilement finançables, du moins certainement encore en retard (comme c’est le cas actuellement) par rapport aux autres pays. Il en est ainsi d’autant plus que, cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©voquĂ©, le secteur des tĂ©lĂ©coms est, par excellence, celui des mutations technologiques permanentes.

S’il Ă©tait permis de faire une digression dans le propos, l’on dirait sans retenue que les observateurs, du moins les plus avertis, n’ont pas Ă©tĂ© Ă©tonnĂ©s du retrait de licence Ă  certains opĂ©rateurs (Comium, CafĂ© Mobile, GreenN, Warid) en CĂŽte d’Ivoire. Car, avec des dettes aussi abyssales (plus de 80 milliards de Fcfa en grande partie liĂ©es aux frais d’interconnexion), il est particuliĂšrement difficile sinon mĂȘme impossible, et de suivre l’innovation technologique, et d’ĂȘtre compĂ©titif sur un long terme. Du reste, le RĂ©gulateur a  explicitement inscrit ce retrait dans un « processus [
] de restructuration et de consolidation du secteur de la tĂ©lĂ©phonie mobile en CĂŽte d’Ivoire ». Les mĂȘmes causes produisant les mĂȘmes effets, le Group TĂ©lecom Azur (Gabon, RĂ©publique Centrafricaine et Congo) et Expresso (Ghana) seraient eux aussi au bord de la faillite.

Toutefois, ce n’est pas uniquement d’un point de vue Ă©conomique, c’est-Ă -dire comme un tremplin Ă  soutenir  l’investissement, que la consolidation s’envisage comme une nĂ©cessitĂ©. Elle a ceci de plus louable qu’elle peut avoir pour corollaire de faciliter la convergence des rĂ©seaux de tĂ©lĂ©coms, des services multimĂ©dias, des terminaux mobiles ainsi que les offres d’abonnement (triple Play ou quadruple Play par exemple).

Ainsi, la convergence numĂ©rique (facilitĂ©e par la consolidation) permettra au consommateur africain, en utilisant son tĂ©lĂ©phone, de communiquer, de suivre ses sĂ©ries ou ses matchs sportifs, etc. grĂące Ă  un seul opĂ©rateur. Il peut aussi s’agir pour les opĂ©rateurs de proposer des offres «bundle » : le triple Play par exemple regroupant le fixe, le mobile ou quadruple Play si l’on y ajoute la tĂ©lĂ©vision grĂące Ă  un seul et mĂȘme opĂ©rateur. ProposĂ©es dĂ©jĂ  depuis quelques annĂ©es par certains opĂ©rateurs,  notamment au Kenya, au NigĂ©ria, en Afrique du Sud, au Cameroun ou encore au Liberia, ces offres groupĂ©es permettent, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, de faire de rĂ©elles Ă©conomies en ayant 3 ou 4 services Ă  des tarifs attractifs, et offrent surtout une simplicitĂ© (donc une transparence), dans le suivi et la maitrise des consommations en tant qu’elles permettent de regrouper sur une seule facture les diverses prestations et services souscrits.

C’est ce qui justifie en grande partie la course aux rachats ou aux fusions, amorcĂ©e par les grands groupes d’opĂ©rateurs ; l’objectif visĂ© Ă©tant de pĂ©nĂ©trer de nouveaux marchĂ©s ou de renforcer davantage une prĂ©sence dans un pays ou une zone donnĂ©e. Ainsi, et pour ne parler que des acquisitions rĂ©centes, l’on indiquera la stratĂ©gie de MTN qui, en 2014,  a pris le contrĂŽle d’Afrihost (un fournisseur d’accĂšs internet) et, en 2015,  Visafone au Nigeria ; celle d’Orange avec les acquisitions de certaines filiales d’Airtel (Burkina et Sierra Leone), de Cellcom au Liberia et de Tigo en RDC ; de Maroc Telecom qui, en 2015, a fait l’acquisition des 6 filiales africaines d’Etisalat (Moov). L’on comprend ainsi, aussi, pourquoi, au lendemain du rejet par la Haute Cour de Pretoria du rachat de Neotel (un fournisseur de connectivitĂ©) par Vodacom, ce dernier songe dĂ©jĂ  Ă  acquĂ©rir un autre fournisseur de connectivitĂ©, Broadband Infraco.  Telkom affiche aussi son impatience quant Ă  la prise de contrĂŽle de Business Connexion, Airtel et Tigo se concertent pour une fusion au Ghana, quand Sahel Telecom et Sonitel l’ont dĂ©jĂ  faite pour donner Niger Telecom. Les exemples peuvent ĂȘtre multipliĂ©s Ă  l’infini.

Cela Ă©tant, il convient nĂ©anmoins de prĂ©ciser, et mĂȘme d’admettre,  que ce phĂ©nomĂšne de consolidation est une vexata quaestio, un problĂšme sensible, et que, de ce fait, s’il est gĂ©rĂ© avec indĂ©licatesse, risque d’entrainer le marchĂ© dans un monopole ou un duopole prĂ©judiciable pour le consommateur, du moins en rĂšgle gĂ©nĂ©rale. C’est ce qui explique les rĂ©ticences des rĂ©gulateurs dans certains pays (France, Afrique du Sud). En tout Ă©tat de cause, toute action en la matiĂšre, semble-t-il,  doit s’inscrire dans une politique in globo alliant cadre rĂšglementaire trĂšs clair (en tenant compte de la spĂ©cificitĂ© de chaque pays ou rĂ©gion, le cas Ă©chĂ©ant), intĂ©rĂȘts des consommateurs, des travailleurs et des opĂ©rateurs, et ceci, dans une perspective Ă  long terme.

Il ne s’agit pas ici, ou pas seulement, de proposer des politiques « court-termistes » dans le dessein exprĂšs d’avoir des tarifs les plus bas qui, Ă  la longue, s’avĂšreront contreproductives pour le continent. Car, il faut en convenir, le point d’orgue n’est pas de choisir entre la qualitĂ© et le prix, mais de trouver un Ă©quilibre entre la qualitĂ© et le prix en sorte que l’une soit proportionnelle Ă  l’autre et inversement. A dĂ©faut, l’histoire de la connectivitĂ© en Afrique a tous les risques de s’écrire au conditionnel.

OTTs contre OpĂ©rateurs : je t’aime, moi non plus ?

Les OTTs (Over The Top) gagnent encore du terrain en Afrique pour permettre « plus de communication pour presque pas grand-chose » ou pour transformer les services tĂ©lĂ©coms en des « commoditĂ©s ». Ils ne se contentent plus, en effet, d’ĂȘtre virtuels ; ils entendent aussi ĂȘtre rĂ©els, physiques par la mise en place notamment de reprĂ©sentations comme en Afrique du Sud (Facebook, Netflix, Naspers) ou encore au Nigeria (WhatsApp). De façon gĂ©nĂ©rale, on connait la pomme de discorde entre les opĂ©rateurs et les OTT : les premiers reprochent aux seconds de mener une concurrence dĂ©loyale ; les seconds se dĂ©fendent en pointant du doigt le business model du passĂ© (donc dĂ©passĂ©) et le manque d’innovation des premiers.

Ce duel entre ParmĂ©nide (la permanence) et HĂ©raclite (le changement), prend un relief tout particulier en Afrique oĂč les services Voix et SMS pĂšsent prĂšs de 90% dans le chiffre d’affaire des OpĂ©rateurs (contre 50% en Europe). A cela, il faut bien Ă©videment ajouter le double manque Ă  gagner de la part de l’Etat : l’optimisation fiscale –  proche de l’évasion fiscaledit-on –  des OTT les rend difficilement taxables et, dans le mĂȘme temps, la baisse des revenus des opĂ©rateurs reprĂ©sente, en retour, moins de recettes pour l’Etat. C’est donc qu’il urge de sortir des hĂ©sitations, des positions d’ « observateurs » et de traiter le problĂšme sĂ©rieusement.

Toutefois, une chose est certaine : l’interdiction pure et simple des services OTT ne sera pas la solution. Car, Ă©conomiquement, et Ă  commencer par la microĂ©conomie,  les activitĂ©s des OTT gĂ©nĂšrent aussi, exceptĂ© les situations dites de « pertes sĂšches », des revenus considĂ©rables  aux opĂ©rateurs, dans la mesure oĂč les services OTT requiĂšrent une connexion internet, donc un abonnement auprĂšs des opĂ©rateurs. D’un point de vue macroĂ©conomie, Ă©galement, il ressort de certaines Ă©tudes qu’une hausse de 10% de l’accĂšs aux data s’accompagne gĂ©nĂ©ralement d’une hausse du PIB mondial de 1.35% (GSMA).  Sur un tout autre registre et notamment philosophico-social, la dĂ©mocratisation du savoir, la politique de l’Open Access ainsi que la gouvernance de l’internet qu’encouragent les services OTT militent largement, aujourd’hui, pour leur maintien. De fait, une interdiction serait, pour toutes ces considĂ©rations, Ă©conomiquement contreproductive et socialement inacceptable.

Dans cette optique, il ne reste donc plus comme alternative qu’à trouver un statut juridique pour les OTT. Parce que, d’une part, adopter ou du moins maintenir la stratĂ©gie du statu quo sera difficilement tenable, eu Ă©gard au lobbying des opĂ©rateurs. Et, d’autre part, une interdiction pure et simple des services OTT demeure inefficace et contreproductive ainsi que cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© analysĂ© plus haut. DĂšs lors, il  ne fallut pas s’étonner du rĂ©tropĂ©dalage du RĂ©gulateur marocain face Ă  la grogne sociale, lui qui, par certainement un excĂšs de zĂšle et de maniĂšre tĂ©mĂ©raire, si ce n’est pĂ©remptoire, avait ordonnĂ© le blocage de certains OTT en 2015. Il n’est pas sĂ»r que d’autres rĂ©gulateurs lui emboĂźtent le pas.  Il n’en va pas aussi mieux des stratĂ©gies de partenariats dĂ©veloppĂ©es entre certains OTT et OpĂ©rateurs. De fait, elles sont des mariages de raison et non de cƓur ; aussi elles ne seront que des palliatifs et donc, in fine,  ne rĂ©soudront pas en profondeur le problĂšme. Enfin, il serait totalement surprenant que les Etats africains adoptent une stratĂ©gie consistant Ă  dĂ©rĂ©guler les activitĂ©s des opĂ©rateurs, c’est-Ă -dire Ă  les aligner sur le « non statut » des OTT eu Ă©gard aux potentialitĂ©s Ă©conomiques mais aussi et surtout aux considĂ©rations juridiques qui entourent l’activitĂ© tĂ©lĂ©coms.

C’est donc, en dĂ©finitive, autour de cet Ă©ventuel statut des OTT que se situera l’essentiel du dĂ©bat. Et il semble tourner, pour l’instant, Ă  l’avantage des opĂ©rateurs.  En tout cas, il est difficile de ne pas, sinon donner Ă©cho, du moins reconnaitre, le bien fondĂ© de leurs prĂ©tentions. Car, il est constant que, tout comme les opĂ©rateurs, les OTT proposent de la VoIP et/ ou de la messagerie instantanĂ©e. A dĂ©faut donc d’ĂȘtre des opĂ©rateurs de jure, les OTT le sont de facto. La consĂ©quence qui en dĂ©coule ne peut ĂȘtre que la suivante : Ă  service identique, lĂ©gislation identique, comme il est gĂ©nĂ©ralement admis dans le secteur. Les OTT doivent donc ĂȘtre traitĂ©s au mĂȘme titre, sinon au mĂȘme rang que les OpĂ©rateurs. C’est, essentiellement, l’obligation de se conformer aux obligations administratives (obtention de licence, de spectre) ; techniques (interopĂ©rabilitĂ© des rĂ©seaux) ; Ă©conomiques (s’acquitter notamment des diverses taxes  tĂ©lĂ©coms) ; juridiques (accĂšs au service d’urgence, continuitĂ© du service) et de sĂ©curitĂ©, particuliĂšrement impĂ©rieuse en ce moment (rĂ©pondre favorablement aux demandes du gouvernement, assurer la protection, la confidentialitĂ© et l’intĂ©gritĂ© des donnĂ©es
). Selon toute vraisemblance, l’on s’orientera vers cette alternative pour mettre fin au « deux poids deux mesures », mais avec cependant quelques correctifs. Il s’agirait non pas de soumettre les OTT Ă  tous le package juridique des opĂ©rateurs mais uniquement Ă  son noyau dur comme la protection des donnĂ©es et l’obligation de sĂ©curitĂ©. C’est alors que le « if you can’t beat them, join them » se traduira certainement en langage juridique par la confection d’un statut hybride pour les OTT.

Abdul Ouattara

OUATTARA Abdoul Haziz Kourbié Junior
Researcher at IDEST (Institut du Droit de l’Espace et des TĂ©lĂ©communications) UniversitĂ© Paris Sud/ UniversitĂ© Paris Saclay