Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? Le rapport de l’Institut Montaigne

De nombreux rapports évoquent les perspectives de développement et de croissance en Afrique, mais ici l’Institut Montaigne propose un rapport en phase avec la réalité, connecté avec le terrain et les 54 pays du continent.

C’est avec pragmatisme et sans tabou de Jean-Michel Huet, de BearingPoint et Dominique Lafont, ancien directeur Afrique de Bolloré évoquent le cap à prendre pour participer au développement de l’Afrique. Un rapport de l’Institut Montaigne

l’institut Montaigne insiste sur l’importance de développer davantage l’aide publique au développement française a destination des start-up, des petites entreprises (TPE), des petites et moyennes entreprises (PME) et des entreprises de taille intermédiaire (ETI). Il faut impérativement également augmenter les montants dédiés au capital-risque et au capital amorçage, via Proparco et le nouveau fonds entre l’Agence française de développement (AFD) et la Caisse des dépôts et consignations (CDC).

Un autre point important des propositions chocs est la nécessité de favoriser la création de Partenariats public-privé (PPP) dans le secteur de l’éducation, en faisant appel aux entreprises investissant en Afrique, les écoles et universités étrangères et africaines, et les pouvoirs publics africains.

Un rapport impressionnant et passionnant qu’Info Afrique vous recommande vivement. Thierry BARBAUT, directeur de rédaction d’Info Afrique

Encore un rapport sur l’Afrique !

Peu de régions du monde suscitent autant de lectures, de commentaires et de fantasmes que l’Afrique. Raisonnés (parfois), fantasques (souvent), passionnés (toujours), les discours et contre-discours sur l’Afrique se suivent et ne se ressemblent pas. De l’afro-pessimisme excessif des années 1960 à l’afro-optimisme démesuré des années 2000, une littérature abondante s’est penchée sur “l’Afrique”, espace géographique indistinct, tantôt appréhendé d’un bloc, tantôt disséqué par les commentateurs les plus avisés.

Alors pourquoi reparler d’Afrique ?

Parce que l’Afrique est traversée par une série de transitions qui la projettent résolument dans l’avenir. Les transformations à l’œuvre sont démographiques, politiques, économiques, sociales, climatiques ; elles dessinent une Afrique en mutation rapide, de plus en plus éloignée des images d’Epinal.

Parce que la France est un partenaire historique du continent. Notre antériorité et la continuité dans la relation avec de nombreux pays africains est incontestée. Pourtant, nous n’avons pas su proposer de stratégie de long terme pour leur développement économique. Concurrencée par les émergents, en premier lieu la Chine, la France peine à bâtir un discours renouvelé, empêtrée dans un passé qu’elle a longtemps refusé d’assumer pleinement pour avancer.

Parce qu’il est possible, enfin, d’en parler autrement. Le prisme politico-institutionnel qui a longtemps prévalu peut céder sa place à une vision qui est celle du terrain. Celle d’entreprises, grandes ou petites ; celle d’entrepreneurs, novices ou aguerris ; celle de startups qui peuvent être aussi idéalistes que pragmatiques. Ce sont ces voix là que nous avons souhaité porter dans notre rapport, à travers près de cinquante entretiens menés auprès d’entreprises de tout secteur et de toute taille.

Prêts pour l'Afrique d'aujourd'hui ? Le rapport de l'Institut Montaigne - Info Afrique
Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? Le rapport de l’Institut Montaigne – Info Afrique

Que proposons-nous ?

Le quinquennat qui s’ouvre doit être celui de l’afro-réalisme.

En France, il s’agit d’investir davantage et autrement, de multiplier les opportunités pour nos entreprises en nouant des partenariats locaux et de renforcer nos liens dans l’éducation et le capital humain.

En Europe, il s’agit de refonder la logique qui a longtemps prévalu : d’une relation “pays-continent” il est temps de muter vers une relation “continent-continent”, bâtie sur des accords renouvelés et des ambitions partagées.

L’Afrique se porte (plutôt) bien…

Une conjoncture économique positive

L’Afrique subsaharienne est l’une des régions les plus dynamiques du monde, dépassée seulement par l’Asie émergente. Ses performances économiques sont, depuis le début des années 2000, supérieures à celles de l’économie mondiale. Alors que celle-ci s’accroissait de 4,2 % par an de 1999 à 2008, l’activité africaine connaissait une croissance moyenne de 5,6 % sur la même période. Depuis cette date et jusqu’en 2015 la croissance a oscillé entre 3,4 % et 7 % alors que la croissance mondiale se maintenait à un niveau proche de 3,5 %.

Des transitions politiques réussies

Ces dernières années ont également été marquées par des transitions démocratiques relativement réussies en Afrique, à l’instar de la transition à l’œuvre au Burkina Faso ou de la confirmation de la stabilisation en Guinée-Conakry, dans le cadre d’élections jugées libres par les observateurs internationaux. L’arrivée au pouvoir des partis d’opposition marque également l’instauration d’un cycle d’alternance électorale, comme au Nigéria en 2015 ou au Ghana en 2016. Ces récentes actualités ne doivent cependant pas faire oublier le maintien au pouvoir de régimes autoritaires, dont les dirigeants sont peu pressés de mettre leurs pays sur les rails de la transition démocratique.

L’enjeu démographique du continent africain

Des mutations démographiques profondes traversent le continent : la population d’Afrique subsaharienne est passée de 186 millions d’habitants en 1950 à 670 millions en 2000. Selon des estimations, elle pourrait être portée à 2,5 milliards d’habitants en 2050 puis 4,4 milliards d’habitants en 2100. Cette croissance démographique représente autant d’enjeux que d’opportunités pour les pouvoirs publics africains.

… mais est confrontée à des fragilités structurelles persistantes

L’organisation de son économie

Le secteur informel (ou “marché noir”), estimé à près de 80 % de son marché global, reste largement prédominant. Si la part du secteur agricole dans l’économie a nettement diminué depuis 1990 en Afrique subsaharienne (passant, entre 1990 et 2010, de 40 % à 32 % dans les pays à faible revenu), l’industrie ne s’est pas développée pour autant (environ 10 % de l’économie de ces pays). Le secteur des services est celui qui a connu le plus fort développement, avec de moindres effets sur l’emploi. Selon l’International Labour Organization, de 2009 à 2012, le secteur des services a ainsi représenté 32,4 % de l’emploi total en Afrique.

Le financement des Etats et de l’économie

Structurellement déficient en Afrique subsaharienne, le système fiscal ne permet pas un financement adéquat des Etats alors même qu’il s’agit d’une condition indispensable au soutien de leur développement.

Un manque cruel d’infrastructures

Qu’il s’agisse d’infrastructures d’énergie, de transports, de services publics éducatifs ou sanitaires, l’Afrique subsaharienne arrive en dernière position des régions en développement dans ce domaine. Encourager les investissements et améliorer les infrastructures sont donc deux défis majeurs.

Un enjeu d’éducation et de formation

Les questions d’éducation et de qualifications représentent un enjeu majeur. Avec plus de 300 millions de jeunes Africains sur le marché de l’emploi à horizon 2050, l’insertion et la valorisation de ces talents sont deux défis prioritaires.

Le manque de formation, le trop faible taux de scolarisation et l’hétérogénéité des structures éducatives sont considérés comme les principaux facteurs de blocage par les entrepreneurs, qu’ils soient français ou africains.

Si la scolarisation des enfants au primaire a fortement progressé ces dernières années, pour dépasser 76 % de la population en 2010, les taux de scolarisation demeurent bas dans le secondaire (40 %) et le supérieur (7 %). La qualité de la formation acquise reste par ailleurs généralement faible.

L’investissement dans le capital humain, condition indispensable au développement du continent, doit donc être renforcé.

L’Afrique n’attend pas la France

Perte de vitesse et d’influence : la France décline en Afrique

Sur le continent africain, les atouts de la France sont indéniables :

  • Notre antériorité et la continuité dans notre relation avec de nombreux pays africains sont incontestées. La proximité culturelle, linguistique et juridique avec l’Afrique francophone jette des ponts entre la France et le continent.
  • Les pouvoirs publics français, les entreprises et les acteurs de développement, ont une fine connaissance des défis qui se présentent pour l’Afrique, qu’il s’agisse du renforcement des institutions et de la démocratie, de la formation et de l’emploi des jeunes, de l’aménagement urbain, de la diversification des économies ou encore du risque d’un retour du surendettement.

Cependant, force est de constater que la France perd de son attractivité sur le continent africain :

  • En matière d’éducation, en dépit des liens nombreux et profonds entre la France et l’Afrique francophone (163 écoles françaises présentes sur le continent), on observe une perte d’influence, au profit notamment des pays anglo-saxons, dont le système est de plus en plus plébiscité par les étudiants africains.
  • En matière de présence commerciale, si la France reste un partenaire de premier plan pour l’Afrique subsaharienne, avec des parts de marché à environ 4 % en 2016, sa présence est également en net recul. Depuis le début des années 2000, les parts de marché françaises ont été divisées par 2,5 (9,7 %). Si elles sont plus élevées dans la zone franc (13,7 % en 2016), depuis le début des années 2000, la France y a perdu dix points de part de marché, essentiellement au profit de la Chine.

La concurrence des émergents

Les “Nouvelles routes de la soie” développées par la Chine, la “Route de la Croissance Asie-Afrique” conduite par l’Inde et le Japon, les stratégies – contrariées mais volontaristes – menées par la Turquie, le Qatar, Israël ou encore le Brésil marquent un intérêt considérable des émergents pour l’Afrique.

Pékin accélère sa stratégie d’implantation durable sur le continent et distance ses concurrents. En 2016, la Chine est le plus important investisseur en valeur avec près de 31 milliards d’euros investis sur le continent, très loin devant les Etats-Unis (3 milliards) ou la France (1,8 milliard). Mais la route empruntée par la Chine ne génère pas uniquement de l’enthousiasme. Le défaut de certaines infrastructures, le manque de transparence dans les appels d’offres sont autant d’éléments qui pourraient, à terme, affaiblir la position dominante de Pékin.

Refonder les relations entre la France, l’Europe et l’Afrique

La nécessité d’un nouveau discours

La France doit porter une politique et une stratégie de développement économique franche en Afrique. Il est impératif de laisser nos inhibitions derrière nous en faisant collectivement le choix d’un nouveau discours : un discours de restart. Il suppose de lever les tabous. La corruption, les alternances démocratiques, les pratiques financières de certains pays émergents, le Franc CFA, ne doivent pas être abordés qu’à mots couverts. Il convient d’ouvrir plus largement ces sujets au débat démocratique pour crever des abcès créés par un manque de transparence. Ce discours doit avant tout dissiper les fantasmes qui nourrissent à tour de rôle les afro-optimistes et les afro-pessimistes. Le restart est résolument afro-réaliste, pragmatique. Il nous permet d’être prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui et celle de demain.

Il est également temps de considérer les pays africains comme nos partenaires, politiques et économiques. L’Afrique présente pour les entreprises françaises de nombreuses opportunités. Ce discours de restart doit libérer les énergies et favoriser l’accès des entreprises françaises aux marchés africains.

Passer d’une relation “Etat-continent” à une relation “continent-continent”

Existe-t-il une politique africaine de l’Europe aujourd’hui ? Les Etats membres de l’Union européenne, qui découvrent l’intérêt de coopérer sur les questions sécuritaires en Afrique, doivent-ils mener davantage d’actions en commun sur le continent africain ?

La France doit faire en sorte que la politique africaine de l’Europe ne soit pas uniquement dictée par le défi migratoire.

La France reste un partenaire commercial important pour l’Afrique subsaharienne (ses parts de marché dans les pays de la Zone franc atteignaient encore 13,7 % en 2016). Sa fine connaissance du continent est un atout. L’Allemagne, de son côté, souhaite davantage s’y investir, disposant pour cela de son bras armé, sa banque de développement, la KfW, qui, en 2015, a consacré 1,6 milliard d’euros à l’Afrique subsaharienne.

La période qui s’ouvre, portée par un européanisme réaffirmé, doit être celle d’un rééquilibrage des relations non plus de pays à continent mais entre deux continents se tenant face à face.

Paris et Berlin doivent s’allier pour relancer les relations euro-africaines dans un contexte stratégique :

  • La sortie prochaine du Royaume-Uni de l’Union européenne pose la question du maintien des financements dédiés à l’Afrique et provenant du Fonds Européen de Développement (FED). Le Royaume-Uni est en effet le troisième contributeur de ce fonds (534 millions d’euros par an), les financements pourraient ainsi être réduits d’autant ;
  • l’arrivée à leur terme des accords de Cotonou, qui régissent les relations commerciales entre l’Union européenne et l’Afrique, doit nous inciter à refonder le format des relations qui nous lient, en intégrant notamment les acteurs privés aux négociations  ;
  • la perspective du 5ème sommet Afrique-UE en novembre 2017 à Abidjan visant à la négociation d’un nouvel accord entre l’Union européenne et les 100 pays d’Afrique, Caraïbes et du Pacifique (pays ACP) sera l’occasion pour impulser cet arrimage de l’Afrique non plus seulement à la France mais à l’Europe.

Alors, prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ?
Neuf conditions pour y répondre :

1

Sous impulsion française, refonder au niveau européen le cadre réglementaire qui entoure les institutions internationales en exigeant d’elles un contrôle et une vérification du respect de l’application des clauses dans les projets qu’elles financent.

2

Orienter davantage l’Aide Publique au Développement française vers les startups, TPE, PME et ETI.

Augmenter les montants dédiés au capital-risque et au capital amorçage, via Proparco et le nouveau fonds entre l’AFD et la Caisse des dépôts et consignations.

3

Créer un guichet unique d’accès aux différents outils de financement, d’assurance et d’aide technique à l’export, à destination des entreprises françaises.

Réfléchir à l’opportunité de concentrer davantage certains instruments, à terme, au sein d’une banque française de l’export.

4

Utiliser les relais institutionnels français dans les organisations de développement pour aider les entreprises françaises à saisir les opportunités offertes par la mise en place d’instruments de financement du secteur privé par les bailleurs de fonds.

Utiliser plus efficacement le levier de l’expertise technique comme source d’information et d’influence pour mobiliser des financements.

5

Renforcer notre système d’assistance technique par :

  • la valorisation de l’assistance technique internationale auprès des administrations, pour faciliter la mise à disposition de ces compétences publiques volontaires à l’internationale, et notamment en Afrique ;
  • l’accélération et la finalisation de la fusion des opérateurs publics en charge de la coopération technique internationale, pour améliorer leur capacité à mobiliser l’expertise publique française au seul service des intérêts des pays aidés et des entreprises françaises.

6

Favoriser la création de Partenariats publics-privés dans l’éducation, intégrant les entreprises investissant en Afrique, les écoles et universités, étrangères et africaines, et les pouvoirs publics africains.

Axer ces PPP sur des compétences à la fois plus techniques et peu développées sur le continent (mathématiques, ingénieurs…) ; les orienter vers le niveau bac – 2 / bac + 3, par le développement de BTS notamment.

Cette diversification et cette massification de l’offre doivent permettre de répondre à l’enjeu déterminant de la formation du middle management, des techniciens, de l’innovation et de la recherche & Développement en Afrique.

7

Faciliter la délivrance de visas économiques et de visas étudiants afin de multiplier les opportunités pour les Africains en France. L’ensemble des démarches administratives nécessaires au recrutement de salariés africains doit procéder de cette même logique de simplification.

8

Dans le cadre du 5ème sommet Afrique-UE, proposer une stratégie claire, renouvelée et coordonnée des politiques européennes en Afrique. En s’appuyant sur le couple franco-allemand, redéfinir les objectifs de développement post-Cotonou, en coordination avec les pouvoirs publics africains. Associer le secteur privé européen, partie-prenante non escamotable, à ces négociations.

9

Promouvoir un “discours de restart” de la France en Afrique porté par les pouvoirs publics, afin de libérer nos entreprises d’une charge historique et politique qui handicape leur développement sur le continent. Ce discours de restart doit libérer les énergies et favoriser l’accès des entreprises françaises aux marchés africains.

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