Radios communautaires en Côte d’Ivoire : des ondes de développement local

Dans les Etats les moins avancés tels la Côte d’Ivoire, les radios de proximité connaissent un essor remarquable

Si l’Union des Radios de Proximité de Côte d’Ivoire comptait à sa naissance, en 1999, 52 radios, aujourd’hui, ce nombre a doublé et 45 % des ménages disposent d’au moins un poste radio selon le dernier recensement. La Côte d’Ivoire étant engagée sur la voie de la décentralisation et de la promotion du développement local, quel rôle peuvent jouer ces radios communautaires?

D’abord, elles contribuent à la consolidation et au développement de la démocratie locale. En effet, les autorités locales une fois élues, sont généralement coupées des populations et de leurs préoccupations.

La législation ivoirienne peine à accoucher de moyens de contrôle et de révocation populaire des autorités locales. Or, la démocratie ne se borne pas à la seule tenue d’élections, mais s’abreuve de la participation et de l’engagement de la population. A cet égard, les radios occupent une place de choix dans la démocratisation de l’information, l’expression de la volonté populaire, et surtout la promotion du débat. De nombreux programmes radios donnent la parole au peuple du « pays profond », pour se prononcer sur des questions de gouvernance locales. Ainsi, la radio Fraternité de Divo dans la région du Lôh Djiboua, diffuse un programme quotidien appelé « le grognon » qui débute dès 6 heures du matin.

Cette émission fait l’écho et le relai des revendications populaires. Ils ne sont ni chefs, ni forcément intellectuels, juste des citoyens à qui la parole est donnée en direct pour dénoncer la mauvaise gouvernance, le mauvais état des routes, les coupures d’électricité, etc. Cela permet aux autorités de prendre le pouls du ressenti populaire et de réorienter, le cas échéant, leurs politiques publiques. « Quand on œuvre en faveur du développement, c’est parfois comme si on marchait dans le brouillard » ; l’avis des populations locales par ces radios devient « un point de repère » explique Mme Denise Gray-Felder, présidente du Consortium de la communication pour le changement social. En favorisant la participation des forces locales, ces radios constituent un outil de démocratie participative au service de la décentralisation.

De plus, ces radios ne servent pas qu’à traduire aux autorités locales la volonté populaire. Elles donnent également un droit de réponse aux autorités leur permettant d’expliquer leurs politiques publiques, d’éclairer les populations sur leurs différents choix, de se prononcer sur ce qu’elles entreprennent. C’est un support formidable pour faire de la pédagogie des réformes auprès des populations locales.

Radios communautaires Afrique
Radios communautaires Afrique

Par ailleurs, ces radios sont un catalyseur d’activités économiques locales. Déjà, les programmes de ces radios sont jalonnés de publicités. Celles-ci sont de véritables lucarnes de promotion à moindre coût des investisseurs bien souvent dans la langue de l’auditeur.

De même, elles conçoivent des émissions consacrées aux idées d’activités génératrices de revenus, qui sont partagées par des auditeurs en ayant réussi l’expérience. Aussi, ces radios permettent de diffuser des annonces de toutes sortes, ce qui permet de favoriser le commerce, les échanges, mais aussi l’accès à l’emploi en facilitant l’intermédiation directe entre employeurs et employés. Sans oublier bien sûr, le partage et l’échange, via ces radios des techniques d’amélioration de performances agricoles bien souvent avec l’appui technique de l’Agence Nationale pour le Développement Rural ANADER.

A cela s’ajoute les émissions d’éducation, de santé qui sont présentes dans l’essentiel de ces radios. L’on y retrouve des conseils diététiques préventifs de l’obésité, de la tension artérielle… Ces radios ont d’ailleurs joué un rôle déterminant dans la sensibilisation et la prévention contre le virus Ebola, qui bien qu’étant aux portes de la Côte d’Ivoire ne s’y est guère propagé. Cela contribue à l’amélioration de la qualité du développement humain.

Enfin, les radios de proximité jouent un rôle conséquent dans la construction de l’unité nationale. En effet, dans un pays secoué par les crises politiques et tribales, ces radios contribuent à la cohésion sociale et à la paix, préalables indispensables au développement. Ainsi, l’on y retrouve de nombreuses émissions de sensibilisation, des pièces de théâtres radiophoniques qui parlent directement aux populations, parfois avec un brin d’humour, les exhortant à la tolérance. Il en va de même des émissions pré-électorales de sensibilisation à la paix et à l’esprit républicain qui ont contribué à la tenue des premières élections présidentielles sans violence en octobre 2015.

En clair, les radios de proximité sont de véritables piliers de développement local. Seulement, des difficultés freinent leur élan. Au nombre de celles-ci le manque de formation des animateurs de ces radios. En effet, comme nous le confessait l’animatrice Marie-Dominique GOME dans un entretien téléphonique le 03 mai 2016, l’écrasante majorité de ses confrères, elle y compris, n’ont guère de formation professionnelle de présentateur. Ils ne sont recrutés que par affinités et pour la singularité de leur timbre de voix. Cela porte un coup à la qualité des émissions qui demeurent peu professionnellement abouties. Les animateurs professionnels sont hors de porter par le budget de ces entités peu financées.

« En Côte d’Ivoire, les radios de proximité sont constamment en recherche de financements pour se développer et se professionnaliser. Le manque de fonds est considéré comme le principal défi »selon une étude réalisée en juillet 2014 par Internews Europe. En fait, conformément à la loi 644-2004 du 14 décembre 2004 sont  non commerciales. A ce titre, elles n’ont pas vocation à faire du profit devant être financées, en partie par des subventions provenant des collectivités territoriales. Seulement, les collectivités elles même peinent à faire face à leurs charges car leur autonomie financière bien que légalement affirmée demeure toutefois matériellement problématique. Par conséquent, les radios ne sont financées qu’au gré des aléas financiers des collectivités. Et, lorsqu’elles ont le privilège de recevoir les subventions, celles-ci ne sont libérées que par tranches trimestrielles ou semestrielles. Ceci handicape indéniablement l’efficacité de ces radios qui ont des dépenses ponctuelles au point elles peinent à acquérir les équipements les plus basiques tels « les dictaphones, microphones et ordinateurs » nous révélait l’animatrice Gomé Dominique.

En définitive, les radios de proximité sont incontournables dans le processus de décentralisation. Débarrassées des difficultés financières, et des lacunes de ressources humaines, elles accélèreraient certainement plus efficacement le développement local.

Gohi Hugues Arnaud, doctorant en droit public au LECAP Abidjan.
Avec Libre Afrique