Penda Fall, l’entrepreneure sénégalaise qui veut faire de la qualité de l’air un enjeu de santé publique

Et si une préoccupation familiale pouvait devenir le point de départ d’une innovation pensée pour répondre à un enjeu de santé publique ? C’est le pari de Penda Fall, jeune entrepreneure sénégalaise de 26 ans à l’origine de Bàjjen Tech. Son parcours, marqué par les tâtonnements, les contraintes du développement technologique local et une détermination à toute épreuve, raconte aussi les défis auxquels sont confrontés ceux qui veulent transformer une idée en solution concrète au Sénégal.

Quel a été le déclic qui vous a conduit à concevoir Bàjjen, et pourquoi avoir choisi de travailler sur la qualité de l’air ?

Le déclic est venu de mon neveu. J’ai toujours eu cette habitude de regarder autour de moi, d’identifier les problèmes que je rencontre ou que les autres rencontrent, et de me demander comment je pourrais apporter une solution à travers mon domaine qui est  l’informatique.

À l’époque, voir mon neveu souffrir de crises d’asthme et de bronchite à répétition, qui le fatiguaient énormément, me faisait vraiment mal. Je me suis alors demandé : pourquoi ne pas essayer de trouver une solution qui pourrait contribuer à améliorer son bien-être, lui permettre de mieux comprendre son environnement et, surtout, de prévenir certains facteurs pouvant favoriser ces crises ?

C’est de cette réflexion qu’est née l’idée de Bàjjen.

Mais lorsque j’ai commencé à me documenter et à travailler sur la recherche et le développement du produit, j’ai fait un constat qui m’a encore davantage motivée : la question de la qualité de l’air était très peu prise en compte localement. Il y avait très peu de données disponibles, peu de solutions adaptées à notre contexte, peu de ressources pour orienter les populations et encore très peu de recherche sur le sujet.

Pourtant, la pollution de l’air est aujourd’hui l’une des grandes menaces environnementales pour la santé, souvent qualifiée de « tueur silencieux ». Je me suis donc dit qu’il était nécessaire que quelqu’un commence à s’y intéresser sérieusement, particulièrement dans notre contexte.

Bàjjen est ainsi née d’un problème très personnel, mais elle a progressivement pris une dimension beaucoup plus grande : celle de contribuer, à notre échelle, à mieux comprendre la qualité de l’air et à protéger la santé des populations africaines.

Comment le projet a-t-il commencé et quelles ont été les principales étapes entre l’idée initiale et le lancement de BàjjenAir Pro ?

Le projet a réellement commencé pendant mes études à l’UCAD (université Cheikh Anta Diop, ndlr), alors que j’étais encore en année de licence en transmission des données et sécurité de l’information et que je préparais mon mémoire. Je travaillais en parallèle sur cette idée, avec une approche très expérimentale : développer une première solution, la tester, observer ce qui fonctionnait ou non, puis l’améliorer progressivement.

A l’époque nous étions que deux ,nous avons ainsi développé une première version du produit. Elle était déjà fonctionnelle, même si elle était loin d’être aussi complète que la solution que nous avons aujourd’hui. Mais quelque chose nous a particulièrement marqué à cette étape : l’intérêt suscité par le projet. Nous avons reçu énormément de retours et de demandes de personnes qui voulaient en savoir plus et qui étaient réellement intéressées par la solution.

C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il y avait quelque chose de plus grand à construire. Il ne s’agissait plus simplement d’un projet académique ou d’un prototype : il fallait en faire un véritable produit, pensé pour répondre à un besoin réel.

Nous avons donc poursuivi le développement, avec beaucoup de phases de tests, d’ajustements et de nouvelles itérations. Une deuxième version a ensuite vu le jour, puis nous avons continué à améliorer aussi bien le produit que ses fonctionnalités.

Aujourd’hui, cette évolution nous a conduits à BàjjenAir Pro, la version la plus aboutie du projet. C’est un purificateur d’air intelligent tout-en-un qui combine plusieurs fonctions : un système de filtration à trois niveaux, un moniteur intégré pour suivre la qualité de l’air, une application mobile permettant de suivre les données et des fonctionnalités d’alerte et de suivi dans le temps.

Quand je regarde le chemin parcouru depuis la première version développée pendant mes études jusqu’à BàjjenAir Pro, je vois surtout une succession d’itérations, de tests et d’apprentissages qui nous ont permis de transformer une idée en un produit concret.

Quelles ont été les principales difficultés rencontrées pour développer et lancer un produit technologique fabriqué au Sénégal ?

La première difficulté, et probablement l’une des plus importantes, a été l’accès aux matières premières et aux composants.

Quand on développe un produit technologique au Sénégal, beaucoup de composants doivent être commandés à l’étranger. Et le problème, c’est que cela peut prendre énormément de temps. On attend parfois plusieurs semaines pour recevoir une commande et, une fois qu’elle arrive, on peut se rendre compte qu’elle ne correspond finalement pas à ce qu’on recherchait ou qu’elle n’est pas vraiment adaptée à nos réalités locales.

Et comme ces composants coûtent souvent cher, on se retrouve parfois à devoir recommencer : chercher une autre référence, passer une nouvelle commande, attendre encore… C’est un cycle qui peut considérablement ralentir le développement.

L’autre grande difficulté, surtout lorsqu’on démarre, c’est l’accès au financement et à l’accompagnement. Quand vous êtes une jeune startup avec un produit technologique encore en développement, il n’est pas toujours facile de convaincre des investisseurs ou d’obtenir rapidement les ressources dont vous avez besoin. Il faut donc souvent avancer avec les moyens du bord, réinvestir ce qu’on a, trouver des alternatives et faire preuve de beaucoup de débrouillardise.

Et forcément, cela rallonge les délais. Des choses qui pourraient être réalisées en quelques mois peuvent prendre beaucoup plus de temps. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles beaucoup de projets finissent par s’arrêter en cours de route : pas forcément parce que l’idée est mauvaise, mais simplement parce que les moyens et l’écosystème nécessaires pour la développer ne sont pas toujours accessibles.

Enfin, il y a aussi la question des données. Pour un produit comme Bàjjen, qui travaille sur la qualité de l’air, avoir accès à des données locales fiables est essentiel. Or, ces données restent encore difficiles à obtenir, ce qui complique énormément la recherche, le développement et l’adaptation de nos solutions à notre environnement.

Donc oui, développer et fabriquer une technologie au Sénégal est possible, mais il faut énormément de patience, de persévérance et surtout de débrouillardise.

Vous avez connu une période difficile dans votre parcours. Qu’est-ce qui vous a permis de reprendre le projet et de poursuivre l’aventure ?

Oui, j’ai traversé une période vraiment difficile, au point de devoir ralentir le projet.J’ai dû mettre le projet en pause pour des raisons de santé.  Et pour quelqu’un qui vit beaucoup dans l’idée, la création et l’envie de construire, être obligé de s’arrêter ou de ralentir est particulièrement difficile à vivre.

Honnêtement, c’est une question à laquelle j’ai encore du mal à donner une réponse unique. Qu’est-ce qui m’a vraiment permis de reprendre ? Je pense qu’il y a une grande part de ma nature. Je suis quelqu’un d’assez résilient et, quand je commence quelque chose auquel je crois vraiment, j’ai beaucoup de mal à abandonner avant d’être allée au bout.

Mais il y avait aussi une raison plus grande que moi. Plus j’avançais dans mes recherches, plus je prenais conscience de l’ampleur du problème de la pollution de l’air et de ses conséquences sur la santé, au Sénégal et plus largement en Afrique. Et je me suis dit qu’il fallait bien que quelqu’un commence à apporter des solutions à cette problématique.

Je me suis donc donné ce défi : être cette personne.

Je ne savais pas exactement jusqu’où cela allait me mener, ni combien de temps le chemin allait prendre. Mais je savais que si je croyais réellement au problème et à la solution, je ne pouvais pas simplement abandonner.

Il faut que quelqu’un ouvre le chemin. Et je me suis dit : pourquoi pas moi ?

Face aux problèmes de pollution et de poussières à Dakar, à quels besoins concrets BàjjenAir Pro cherche-t-il à répondre ?

À Dakar, lorsqu’on parle de pollution, on pense souvent à ce que l’on respire à l’extérieur : la poussière, les particules liées au trafic, aux activités industrielles ou encore à certaines pratiques du quotidien. Mais une partie de cette pollution entre aussi dans nos maisons, nos bureaux, nos écoles et nos établissements de santé, et peut y rester beaucoup plus longtemps.

C’est là que se situe l’un des problèmes auxquels BàjjenAir Pro cherche à répondre.

À l’extérieur, l’air peut relativement se renouveler et se disperser. À l’intérieur, c’est beaucoup plus complexe. Or, nous passons une grande partie de notre temps dans des espaces clos, souvent autour de 90 % de notre journée. La qualité de l’air intérieur est donc un véritable enjeu de santé, d’autant plus que certains polluants peuvent y être présents à des concentrations importantes.

BàjjenAir Pro a justement été pensé pour agir à ce niveau. L’objectif n’est pas simplement de purifier l’air, mais aussi de savoir ce que nous sommes réellement en train de respirer. Le produit combine un système de filtration à trois niveaux avec un moniteur intégré capable de suivre différents paramètres de la qualité de l’air. Ces informations sont ensuite accessibles à travers l’application mobile, avec des alertes et un historique permettant de mieux comprendre l’évolution de son environnement.

Et pour moi, c’est un point essentiel : on ne peut pas réellement agir sur un problème qu’on ne mesure pas.

Aujourd’hui, nous manquons encore de données locales sur la qualité de l’air intérieur. Avec Bàjjen, nous voulons contribuer à combler progressivement ce manque. Les données collectées par nos dispositifs pourront nous aider à mieux comprendre ce qui se passe réellement dans nos espaces de vie et de travail, à identifier certaines tendances et, à terme, à développer des solutions encore mieux adaptées à notre contexte.

Mais notre ambition ne s’arrête pas à l’intérieur des bâtiments. Si nous voulons réellement améliorer la qualité de l’air, il faut aussi mieux comprendre et sensibiliser sur ce qui se passe à l’extérieur. Bàjjen a donc aussi vocation à participer à ce travail de sensibilisation : faire comprendre que la qualité de l’air est un sujet de santé publique, donner aux populations les moyens de mieux comprendre leur environnement et encourager de meilleures pratiques.

Au fond, BàjjenAir Pro répond à un besoin assez simple : mieux respirer, mais surtout savoir ce que l’on respire. Et à une échelle plus large, nous voulons contribuer à faire de la qualité de l’air un sujet sur lequel nous avons enfin davantage de données, de connaissances et de solutions adaptées à nos réalités.

Quelle place souhaitez-vous donner à Bàjjen Tech dans les prochaines années, au Sénégal et au-delà ?

Dans les prochaines années, j’aimerais que Bàjjen Tech devienne une référence dans le domaine de la qualité de l’air au Sénégal, mais surtout une entreprise capable de contribuer concrètement à mieux comprendre et à mieux gérer cette problématique en Afrique.

 Le Sénégal sera notre point de départ. Nous voulons montrer qu’il est possible de concevoir et de développer ici des technologies qui répondent à des problématiques très concrètes de notre continent.

À terme, nous souhaitons naturellement aller au-delà du Sénégal. Beaucoup de pays africains font face à des problématiques similaires de pollution, de poussière, de qualité de l’air intérieur et de manque de données. Nous pensons donc que les solutions et l’expertise que nous développons ici peuvent avoir une vraie utilité ailleurs.

Mais je veux surtout que Bàjjen Tech participe à quelque chose de plus grand : faire en sorte que la qualité de l’air devienne un sujet mieux compris, mieux mesuré et mieux pris en compte dans nos politiques, nos bâtiments et nos habitudes quotidiennes.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune Africain qui porte aujourd’hui un projet technologique mais doute de pouvoir le mener à terme ?

Je lui dirais d’abord de ne pas avoir peur de douter. Le doute fait partie du parcours. Il faut accepter que le chemin ne sera pas forcément linéaire.

Mon conseil serait donc de commencer avec ce qu’on a, même si ce n’est pas parfait. Une idée qui reste dans la tête ne devient jamais une solution. Il faut la confronter au terrain, aux besoins réels des personnes et accepter de la faire évoluer.

En Afrique, nous avons énormément de problèmes qui attendent encore des solutions. Nous avons aussi énormément de jeunes capables de les construire. Alors si vous portez un projet auquel vous croyez vraiment, ne vous dites pas que vous devez avoir toutes les ressources avant de commencer.

Commencez. Apprenez. Adaptez-vous. Et avancez, même lentement.

Parce qu’au fond, je crois que beaucoup de choses qui paraissent impossibles au début deviennent possibles simplement parce que quelqu’un a décidé de ne pas abandonner.

Laïty Ndiaye
Auteur, journaliste et communicant, Laïty Ndiaye évolue dans les domaines des médias et de la communication depuis 2020. Après plusieurs années d’enseignement, il a notamment été correspondant pour Le Quotidien et rédacteur en chef de Dialogue Migration.