Les ivoiriens et la politique

Pendant pratiquement trois décennies, de 1960 jusqu’à 1990, sous le règne de son premier président Felix Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire a vécu une vie politique relativement apaisée

Au point où, aux yeux de nombreux observateurs, voisins frontaliers et transfrontaliers, ce pays apparut comme un havre de paix. La tradition de discipline et d’union qui caractérisait le vivre social des Ivoiriens était admirable, respectant en cela même la devise du pays : Union, Discipline, Travail.

De fait, pendant 30 ans, la Côte d’Ivoire n’avait connu que quatre faits politiques notables : les complots de 1963. Une histoire (vraie ou fausse ?) qui vit l’emprisonnement de nombreux cadres du pays, accusés d’avoir voulu attenter à la vie du président Félix Houphouët-Boigny. Sept années après, survint un autre événement politique de plus grande envergure : la tragédie du Guébié, en 1970 ; histoire d’une révolte venue d’une petite contrée de l’ouest du pays. L’instigateur de cette insurrection paysanne, une jacquerie en fait, a pour nom Gnagbé Kragbé, un gauchiste qui osa proclamer l’autonomie de sa région et de s’autoproclamer chancelier. La révolte du Guébié fut sévèrement matée. Le 3e fait politique notable est la fin du parti unique, en 1990.

Jusqu’en 1985, Houphouët-Boigny nommait lui-même les députés et les maires. Le Pdci-Rda, parti d’Etat, régissait tout, comme dans le système communiste. Il est peut-être bon de rappeler qu’Houphouët-Boigny a frayé avec le PC français, jusqu’à sa rupture avec les communistes, en 1950. Quoique acquis aux vertus du libéralisme, l’homme, à l’instar de la plupart des dirigeants noirs africains, avait imposé le parti unique à son peuple. Trois turbulences politiques en 33 ans de règne. C’est assurément suffisant pour affirmer que, dans l’ensemble, le pays a connu une longue période de stabilité. Ici, tout était régi par Félix Houphouët-Boigny et le Pdci-Rda.

Felix Houphouët-Boigny
Felix Houphouët-Boigny

1990 : la fin de l’âge d’or

En 1990, les Ivoiriens coupent les amarres avec le parti unique. L’aventure du multipartisme commence. Les faits montrent que la boîte de pandore s’est ouverte à partir de cette date. Félix Houphouët-Boigny ne croyait pas à la nécessité du multipartisme. Pour lui, c’était ouvrir le pays à tous les dangers. Les faits lui donneront à peine tort. Loin d’être des associations politiques sur des bases idéologiques, les partis politiques devinrent des regroupements tribaux ethniques. Chaque grand leader du pays aura ainsi comme militants les gens de sa région. La création du Rassemblement des républicains (RDR) en 1994 précisera davantage la configuration ethnique du paysage politique ivoirien. Les Akans se retrouvent ainsi en majorité au Pdci dirigé par Henri Konan Bédié le Baoulé, successeur de Félix Houphouët-Boigny le Baoulé. Le Front populaire ivoirien (Fpi) de Laurent Gbagbo le Bété se signale comme le parti de ce groupe ethnique. Le Rdr avec pour leader Alassane Dramane Ouattara, affirme lui aussi son caractère régionaliste. C’est le parti des gens du Nord.

Désormais, la politique s’ancre dans le vécu social des Ivoiriens. Meetings, marches de protestation, congrès, boycotts, élections rythment leur vie. La Côte d’Ivoire politique s’affirme ainsi. Les dissensions aussi, qui s’amplifient. En 2001, Benoît Scheur, un journaliste belge, fait un documentaire au titre alarmant : « Côte d’Ivoire, la poudrière identitaire ».

Année 2000 : le summum

C’est incontestablement l’année 2000 qui consacre l’avènement de l’homme politique ivoirien. C’est l’année de la venue au pouvoir des militaires en politique sous la férule du Général Robert Guéi. Les medias d’Etat (télévision, radio, Fraternité Matin) sont envahis par l’image des hommes en armes. L’ordre kaki règne partout. Côté civil, Laurent Gbagbo accroît sa côte de popularité. Véritable leader charismatique, il enfièvre l’esprit d’une grande partie de la jeunesse ivoirienne. Son arrivée au pouvoir se fait par une insurrection populaire.

On a l’impression que l’Histoire de la Côte d’Ivoire connaît un coup d’accélérateur, et que les Ivoiriens veulent rattraper le retard qu’ils ont accusé sur nombre de pays africains (le Burkina Faso, le Mali, la Guinée, le Congo, l’Afrique du Sud, etc.) en matière de vie politique. De 1960 jusqu’en 1990, le peuple ivoirien avait, pour ainsi dire, complétement laissé  la politique aux mains d’Houphouët-Boigny. A présent, il était dans la politique, il faisait de la politique, il organisait sa vie en fonction de ses choix politiques. Alpha Blondy chante alors :

I bê kouman ô/ Tais-toi Pdci/

I bê kouman ô/ Tais-toi Fpi/

Ibê kouman ô. Tais-toi bo yrodjan.

Traduction : Dès tu veux prendre la parole, on te dit : tais-toi, Pdci (…)/ Tais-toi, Fpi/ (…) Tais-toi étranger…

Ces paroles de la méga star du reggae traduisent parfaitement le nouvel état d’esprit des Ivoiriens : l’intolérance. Les valeurs relationnelles et morales de sa devise nationale, et qui avaient jusque-là servi de guides éthiques aux Ivoiriens semblent voler en éclats : l’Union, la Discipline et le Travail ne deviennent plus que de vains mots. Tout ici se résume à l’acte politique, sous la férule de trois dirigeants tempétueux : Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara. En 2002 et en janvier 2011, Les dissensions entre ces trois figures politiques de la vie nationale atteignent un cruel point d’antagonisme : c’est l’histoire de la rébellion, puis de la crise post-électorale qui engendreront des milliers de morts, sans oublier le traumatisme collectif. Le pays avait échappé, mais de très peu, au spectre du Rwanda.

Les Ivoiriens et la politique ? C’est plus de 140 partis politiques (estimation minimale), des élections conflictuelles, une élite politique désorientée et désunie, un peuple constamment sur le terrain de l’affrontement verbal et physique, la peur de la guerre qu’on provoque cependant, pour en « finir avec » l’adversaire. D’ailleurs il n’y a plus d’adversaires politiques dans ce pays ; il n’y a plus de factions ennemies.

Pour de nombreux nostalgiques de l’ère Houphouët-Boigny, c’est « Le Vieux » (surnom affectueux que lui avaient donné les Ivoiriens) qui avait raison : le multipartisme, comme la boîte de Pandore, allait ouvrir le pays aux malheurs. Pour les esprits colonialistes et les afro pessimistes, c’était, une fois de plus, la preuve que les africains ne sont pas encore mûrs pour le multipartisme.

Pour les Ivoiriens lucides, ce n’est qu’une étape douloureuse de l’Histoire nationale : celle de l’inévitable désert à traverser pour atteindre la Terre promise. Houphouët-Boigny leur avait dit : « La Terre promise a toujours été de l’autre côté du désert. » Parole de sage, parole de visionnaire.