Islam et radicalisation, les dangers et la loi, les sources pour mieux comprendre

Thibault de Montbrial, Marc Trévidic et Jean-Charles Brisard analysent les menaces que les revendications communautaires des musulmans les plus radicaux font peser sur la société française et ayant souvent leurs sources en Afrique

Nous verrons ensuite dans une deuxième partie la situation et la progression de l’Islam en Afrique

 

Si les événements récents ont attiré l’attention sur la gravité de la menace directe représentée par les centaines de djihadistes de retour de Syrie, la multiplication des revendications communautaristes sur notre territoire constitue une facette moins spectaculaire, mais tout aussi inquiétante, de la radicalisation d’une partie de la jeunesse musulmane de France.

voile-islmaique-afriqueLe parcours de Mehdi Nemmouche a focalisé le débat sur la radicalisation en prison, mais il convient de ne pas occulter l’ensemble des autres facteurs et lieux d’expression de cette radicalisation ; si on a beaucoup parlé d’Internet, il est également nécessaire de mentionner les foyers salafistes qui se développent de façon inquiétante sur certaines parties de notre territoire (Yvelines, région toulousaine ou Sud-Est notamment).

Cette radicalisation n’est nullement l’expression d’un «mal- vivre» sociétal de la part d’une communauté parfaitement intégrée, mais l’outil politique d’une frange extrémiste qui livre une guerre idéologique insidieuse sur notre sol.

Son principal vecteur est la revendication politique, arme de destruction massive de nos valeurs et notre fondement républicain.

Il faut entendre les contrevenantes à la loi de 2011 interdisant le voile intégral (souvent converties de fraîche date) expliquer placidement à leurs juges qu’elles considèrent que la charia prime sur la loi de la République française. Il faut écouter les témoignages de ces élus locaux confrontés à des exigences communautaires toujours plus importantes.

Face à ces comportements offensifs, il est essentiel de conserver à l’esprit que la Loi régit les règles de vie au sein de la société. Ce qui relève de l’organisation sociale relève donc par essence du domaine politique. On comprend dès lors que sous le vernis des droits précités, les revendications judiciaires ou administratives en question ont en réalité un caractère politique et comme telles, devraient pouvoir faire l’objet d’un débat sur ce terrain. L’enjeu est majeur.

On mesure ainsi le piège habilement tendu par ceux qui brandissent la discrimination comme anathème pour discréditer à la racine les lanceurs d’alerte sur cet enjeu majeur.

De fait, le piège fonctionne, puisque ce débat demeure largement tabou au nom de l’injonction selon laquelle «il ne faut pas stigmatiser», navrante autocensure qui paralyse tant d’acteurs et de responsables publics, à commencer par ceux de la communauté musulmane qui, rechignant à dénoncer et bannir l’instrumentalisation de la religion à des fins de violence politique au nom du même principe, font involontairement le jeu des extrémistes qui sont pourtant les principaux ennemis de l’islam.

La polémique née aux États-Unis de la projection d’un film par le Musée du 11 Septembre sur l’histoire du terrorisme islamiste l’a récemment montré. Des associations musulmanes réclamaient ni plus ni moins la suppression des termes «islamiste» et «djihad». De la réécriture de l’histoire au révisionnisme, il n’y a qu’un pas auquel le musée n’a pas cédé, fût-ce au nom d’une prétendue «stigmatisation».

voiles-islamiqueIl est désormais crucial que tous, aussi bien les magistrats de l’ordre judiciaire ou administratif que les élus de la République, prennent conscience de ce que chacun de ces comportements constitue un test de résistance de la détermination de notre corps social à défendre son système de valeurs.

Ceux qui seraient tentés de céder -l’arrêt dit «Baby-Loup» rendu le 19 mars 2013 par la Cour de cassation apparaît à cet égard très inquiétant – au prétexte du caractère apparemment mineur ou anodin de telle ou telle revendication, conforteront les intéressés dans leur conviction de la faiblesse de notre système.

??????????????????????????????Ils se heurteront demain à l’argument du précédent ainsi créé, et à la force du communautarisme que chaque renoncement contribue à renforcer. Face à de tels comportements, Alexis de Tocqueville nous enseigne de toujours «rester forts». La République doit demeurer ce socle commun et intangible qui éteint les feux du fanatisme.

Céder à de telles revendications au nom de l’invocation dévoyée des valeurs, principes et libertés qui sont le résultat de siècles de construction de notre civilisation occidentale, qu’au contraire il nous appartient à tous de défendre, c’est exposer notre société à des bouleversements radicaux susceptibles de remettre en cause notre paix sociale.

Qu’elle déborde sur une dérive terroriste ou qu’elle se contente de revendications politiques, cette radicalisation islamiste constitue une menace réelle que l’on aurait bien tort de sous-estimer par aveuglement ou de minorer par convenance.

 

L’islam en Afrique

Détention d’otages français au Nigeria, probablement aux mains de groupes islamistes armés, mais aussi au Niger, attaque djihadiste en Algérie; lntervention de la France au Mali pour déloger des groupes islamistes armés qui s’étaient emparés du Nord du pays.

Ces événements mettent en relief l’essor de l’islam et de ses dérives extrémistes sur le continent africain. Pourtant, les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît. Elements d’analyse avec Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS.

Assiste-t-on à une progression de l’islam en Afrique?

Oui, incontestablement. Mais il faut relativiser cette expansion.

L’Afrique connaît un véritable boom du phénomène religieux en général. Il y a également un net essor du christianisme, de diverses églises et sectes chrétiennes, en particulier du pentecôtisme, mais aussi de différentes pratiques cultuelles “magiques”, ce que l’on qualifie vulgairement de sorcellerie. L’islam n’est donc que l’un des aspects du retour ou plutôt de la puissance du religieux sur le continent.

Il faut par ailleurs distinguer les différentes variantes de l’islam présentes dans la région. Au Mali par exemple, on assiste à un conflit entre l’islam malékite, celui des confréries, et le salafisme. Le salafisme lui-même peut être quiétiste ou fortement politisé, voire combattant. Il y a quelques années, le Haut conseil islamique, organisme censé représenter les différentes tendances de l’islam, est passé sous le contrôle des wahhabites. Mais même quand on parle de wahhabites, il ne s’agit pas du wahhabisme tel qu’on l’entend en Arabie saoudite. Si elle se distingue de l’islam malékite, la pratique des wahhabites est en fait un islam “réinventé”, une symbiose formée à partir de ce qu’ont rapporté des commerçants locaux de retour du pèlerinage de La Mecque.

Peut-on dire que cet islam wahhabite s’oppose à l’islam traditionnel en Afrique de l’Ouest?

L’islam des confréries lui même ne peut pas être qualifié de traditionnel. Sa montée en puissance est indissociable du fait colonial. Au Sénégal par exemple, l’administration coloniale a rapidement compris son intérêt à composer avec l’islam; moyennant des avantages agraires, elle a coopté la confrérie des Mourides, ce qui lui a assuré la paix sociale et fourni un vivier de conscrits pour ses champs de bataille en Europe et en Méditerranée.
La confrérie des Mourides est complètement insérée dans son temps. Elle est une actrice globale du commerce international, et ses marabouts contractent des mariages entre disciples sur le web…

Si le salafisme, une branche de l’islam plus récente dans la région, a le vent en poupe aujourd’hui, c’est au même titre que le pentecôtisme est en progression vis à vis de l’église catholique. Celui-ci connaît une très forte expansion dans le golfe de Guinée, ce que l’on oublie souvent de rappeler quand on parle de l’essor du fait religieux en Afrique. Cette combinatoire entre salafisme musulman et pentecôtisme chrétien est particulièrement évidente au Nigeria.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier quand on parle des salafistes, que la plus grande majorité d’entre eux sont “quiétistes”, et non révolutionnaires ou djihadistes. Rappelons d’ailleurs que le terme de djihad est lui-même ambivalent: il désigne aussi bien le combat armé que le combat que le croyant mène contre lui-même pour être un meilleur musulman. Le vrai risque politique serait de voir ou de favoriser l’alliance entre le salafisme armé et le salafisme quiétiste.

Qu’est-ce qui explique selon vous, cette progression de l’islam?

Il y a plusieurs facteurs en jeu. En Afrique, l’islam apporte une réponse à des problèmes sociaux. Il permet de dépasser les clivages liés à l’origine des individus. Les poids des castes ou de l’esclavage est encore très prégnant dans toute la région. Au début du XXe siècle, dans certaines régions du Mali, 50% de la population était captive. Aujourd’hui encore, tout le monde connaît les origines des uns et des autres, ne serait-ce que par le nom de famille. Au Sénégal, chacun disait qu’il allait à la forge lorsqu’il se rendait dans les bureaux du Premier ministre Habib Thiam, ce qui n’était pas aimable.

L’islam par ailleurs a servi de réponse aux conséquences des politiques d’ajustement structurel des années 1990 qui ont dévasté les systèmes sociaux: l’école et la santé publique en Afrique. Les populations se sont alors retournées vers les institutions de substitution financées par les monarchies du Golfe.

Enfin il faut savoir que la charia -on peut certes en contester les préceptes-, apporte une réponse juridique dans des pays ou des régions confrontés à la corruption, à l’arbitraire ou à l’absence de l’Etat: N’oublions pas qu’au Nigeria, l’armée et la police sont responsables d’un très grand nombre d’exactions à l’encontre de la population. Et dans le nord du Mali, une partie des habitants a dans un premier temps accueilli favorablement l’arrivée des groupes islamistes comme Ansar Eddine ou le Mujao.

Pour moi, les questions agraire et foncière sont plus graves que l’islam radical, en particulier dans le contexte des graves sécheresses qui frappent le Sahel et déstabilisent les droits d’usage de la terre ou de l’eau, notamment entre pasteurs et agriculteurs et entre les pêcheurs du fleuve Niger.

L’Afrique semble quand même confrontée à un essor des groupes islamistes armés?

Là aussi il faut relativiser. Tous ces mouvements sont très différents les uns des autres. Aqmi est aujourd’hui un mouvement transnational bien qu’essentiellement formé à l’origine de combattants algériens. Au Nigeria, Boko Haram, un mouvement qui s’inscrit dans la tradition millénariste locale, s’appuie sur une base sociale d’anciens esclaves, de populations très pauvres et à demi-lettrées. Ansar Eddine et le Mujao ont été investis par des chefs de lignage touaregs, aussi bien que par des citadins ou des paysans du nord du Mali et par des islamistes mauritaniens.

Il existe une grande mobilité des combattants entre tous ces groupes, une grande fongibilité entre eux. Ce qui est à la fois préoccupant et rassurant: cela les rend difficile à contrôler, mais en même temps l’engagement d’une grande partie des militants de ces mouvements est susceptible d’évoluer rapidement, comme l’ont montré les divisions d’Ansar Eddine après le début de l’intervention française au Mali.

Je pense que les mouvements djihadistes finiront par se heurter à l’islam des confréries et de l’establishment, même s’ils ont pu bénéficier d’une vraie audience locale, qu’ils ont ruinée de par leurs excès. Au fond, l’islam est moins le problème que la solution, à terme.

Pour vous, le danger vient d’ailleurs…

En effet. Les djihadistes ne constituent qu’une petite partie des acteurs de l’instabilité régionale. Le banditisme est lui aussi en plein essor, y compris dans le Sud chrétien du Nigeria, notamment dans le delta du fleuve Niger, au détriment des compagnies pétrolières. D’où la difficulté d’interpréter la prise d’otages dans le nord du Cameroun. S’agit-il d’un acte politique imputable aux islamistes, ou d’un kidnapping purement crapuleux de la part des coupeurs de route qui y sévissent depuis des décennies, sont souvent en relation avec les autorités locales et qui, éventuellement, chercheraient à monnayer leurs prisonniers sur le marché de la violence djihadiste? Le business des otages, alimenté par les rançons payées par les Occidentaux, est en effet très florissant au sud du Sahara, sans qu’il soit politiquement ou islamiquement orienté. La même ambivalence se retrouve chez les pirates de Somalie par rapport aux chebab.

Il faut également être prudent quand on parle de narco-terrorisme. A ce stade, on ne dispose pas d’informations fiables sur l’implication d’Aqmi dans le trafic de drogue -contrairement, sans doute, au Mujao. Il y a tout au plus des échanges de services. Tous ces trafics n’ont rien à voir avec l’islam. Mais il peut et pourrait, dans le futur, y avoir des effets d’aubaine qui iraient dans le sens d’une collusion croissante entre groupes islamistes armés et trafiquants de narcotiques.

La politique de prohibition de la drogue menée par les pays occidentaux a échoué. Elle a créé une rente qu’exploitent tout naturellement des opérateurs économiques. Le risque est celui d’une “mexicanisation” ou d’une “colombanisation” de l’Afrique de l’Ouest: des réseaux criminels deviendraient paramilitaires et menaceraient de gangréner l’Etat, et des mouvements armés se transformeraient en organisations criminelles.

Certains Etats, comme la Guinée Bissau, sont déjà dans cette configuration, ce qui ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur l’implication de la Mauritanie, du Maroc, de l’Algérie, du Sénégal. On a volontiers incriminé la collusion de l’ancien président malien “ATT” avec ces trafics. Peut-être. Mais cela nous a épargné certaines questions sur d’autres Etats. Remarquons enfin que notre politique ultra malthusienne en matière d’immigration engendre là aussi une rente dont profitent les trafiquants d’êtres humains. Le précédent du Mexique nous montre comment des réseaux narcotiques peuvent s’emparer du contrôle des flux migratoires. En matière d’immigration et de narcotiques, nous avons oublié le théorème d’Al Capone: toute prohibition engendre trafics et violence.

Jean-François Bayart est directeur de recherche au CNRS. Dernier livre paru: Sortir du national-libéralisme. Croquis politiques des années 2004-2012 (Karthala, 2012)

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