Economie: Pierre Moscovici, “Il faut refonder les liens économiques franco-africains”

Création d’une commission chargée de refonder les liens économiques franco-africains

Le ministre français de l’Economie et des Finances, Pierre Moscovici, a annoncé vendredi à Paris la création d’une commission chargée de refonder les liens économiques franco-africains et de leur donner une nouvelle dynamique «dans l’intérêt  commun».

Selon le cabinet de M. Moscovici, l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Vedrine, le banquier franco-béninois  Lionel Zinzou, l’ancien directeur général de l’Agence française de développement (AFD), Jean-Michel Severino et l’homme d’affaires franco-tunisien,  Hakim El Karoui, ont accepté de faire partie de cette mission qui devrait également soutenir la transparence des industries extractives en Afrique.

«On ne peut que se réjouir de la volonté de refonder les liens économiques entre la France et l’Afrique. Mais au-delà de la création d’une commission, cette refondation passe par l’accès pour les pays africains, notamment ceux de la Zone franc à la souveraineté monétaire. C’est par là qu’il faut commencer si on veut sincèrement avoir des échanges économiques équilibrés entre la France et l’Afrique », a déclaré à la PANA l’économiste camerounais François N’Dengwe, réagissant à la proposition faite par M. Moscovici lors d’une rencontre sur la Zone franc à Paris.

Par ailleurs, le ministre a mis en garde contre «l’exploitation outrancière des ressources africaines», tout en assurant du soutien de son pays à la création de la Facilité africaine de soutien juridique (ALSF, en anglais) afin de permettre aux pays du continent de négocier dans des meilleures conditions des contrats avec des partenaires extérieurs.

Plusieurs manifestations, dont un colloque, ont été organisées ce vendredi dans la capitale française pour célébrer le 40ème anniversaire des accords monétaires entre la France et 14 pays africains ayant en partage l’usage du franc CFA.

Dans le mème sujet, lire l’interview de Jeune Afrique:

Jeune Afrique : Le 5 octobre, la France et ses partenaires  africains vont marquer le 40e anniversaire de la zone franc. Qu’y aura-t-il  à célébrer ?

Pierre Moscovici : Ce sera un anniversaire très amical. Il y aura beaucoup de  personnalités présentes, un colloque, un livre, une exposition et l’inauguration  d’une salle du centre de conférences de Bercy. Tout cela pour manifester  l’importance que nous accordons, quarante ans après, à notre coopération. Mais  ce ne sera pas une réunion passéiste. Le présent et l’avenir, c’est une Afrique  en pleine croissance qui reste très liée à la France.

Les pays africains ont diversifié leurs partenariats. Ne devrait-on  pas arrimer le franc CFA à un panier de monnaies plutôt qu’à l’euro  ?

Si on fait le bilan des accords monétaires des zones franc, on constate qu’il  n’y a pas de tutelle de la France. Ce sont des monnaies souveraines. C’est aussi  un cadre de coopération qui a offert stabilité, faible inflation et croissance à  nos partenaires. Cela a également favorisé leur intégration régionale. Ces  traités ont déjà évolué, avec la création des unions économiques [UEMOA et  Cemac, NDLR] en 1994 ou la révision des accords monétaires en 2005  et 2007. Si nos partenaires veulent aller plus loin, c’est à eux de le  décider et nous les accompagnerons. Et puis la zone franc va au-delà de l’union  économique et monétaire, c’est une communauté pour renforcer la gouvernance et  la croissance en Afrique.

Pourquoi avoir proposé à Alassane Ouattara d’être l’invité d’honneur  de la réunion du 5 octobre ?

Il incarne notre volonté de faire le lien entre le passé, le présent et  l’avenir. Ancien gouverneur de la BCEAO [Banque centrale des États de l’Afrique  de l’Ouest], il a aussi été directeur du département Afrique du FMI [Fonds  monétaire international] et est aujourd’hui à la tête de la Côte d’Ivoire, un  pays qui joue un rôle important sur le continent et dans les relations entre la  France et l’Afrique.

Depuis quelques mois, la situation est à nouveau tendue en Côte  d’Ivoire. Êtes-vous inquiet ?

Je préfère insister sur ce qui avance. En 2011, le PIB a reculé, mais dans  des proportions moindres qu’attendu. Et cette année, le rebond devrait être très  fort, avec une croissance de plus de 8 %. La France a été le premier  bailleur à intervenir en Côte d’Ivoire avec un appui budgétaire de plus de  350 millions d’euros. J’ai moi-même annoncé, en juillet dernier, une très  importante annulation de dette de près de 4 milliards d’euros. Quand des  tensions réapparaissent, on les surveille. Je souhaite que la reconstruction se  poursuive et la France est prête à l’aider fortement, tout comme nous soutenons  la réconciliation nationale autour du président légitimement élu.

D’une manière générale, quel regard portez-vous sur les économies  africaines ?

Il y a eu longtemps des stéréotypes négatifs : le continent oublié, le  continent qui ne sortait pas de la misère. Il y a eu des discours plus que  malheureux, à Dakar par exemple. Mais tout cela est derrière nous. L’Afrique a  démarré et l’enjeu aujourd’hui est de réaliser tout son potentiel. Cette semaine  [entretien réalisé le 25 septembre], je vais présenter le budget de la  France en me basant sur une prévision de croissance de 0,8 %, et certains  vont trouver ce chiffre trop optimiste. L’Afrique subsaharienne, c’est plus de  5 % de croissance par an. Cela fait rêver.

À l’occasion de la réunion du 5 octobre, vous comptez aussi  lancer une initiative pour des contrats équitables. De quoi s’agit-il  ?

Il faut renforcer les capacités juridiques des États africains pour qu’ils  puissent mieux négocier leurs contrats, en particulier dans le domaine de  l’exploitation de leurs matières premières. Makhtar Diop, le premier francophone  vice-président Afrique de la Banque mondiale, sera là pour en parler. Ainsi que  Donald Kaberuka, le président de la Banque africaine de développement [BAD], qui  a ouvert la voie sur ce sujet majeur.

François Hollande a maintes fois annoncé son intention de rompre avec  la Françafrique. Au-delà de la disparition symbolique de la cellule de l’Élysée,  comment allez-vous procéder ?

Effectivement, François Hollande a une volonté claire d’en finir avec la  Françafrique, ses mécanismes pervers et ses influences occultes. C’est un fait,  il n’y a plus de cellule Afrique. Bien sûr il y a des conseillers. Mais ces  conseillers ne sont pas des personnages sulfureux ou mystérieux, ce sont des  diplomates, des professionnels comme Thomas Mélonio. Ils ne sont pas les  héritiers de Foccart ou de Bourgi.

Sortir de la Françafrique, c’est considérer qu’il n’existe pas de « pré  carré » que nous piloterions de l’extérieur. Nous sommes tout sauf  indifférents. Nous sommes amicaux, disponibles, nous sommes en interdépendance,  mais nous ne sommes pas dans l’ingérence.

Compte tenu de la crise européenne, vous  avez sans doute peu de temps à consacrer à l’Afrique ?

Tout est relatif. Il n’y a pas de visiteur africain de haut niveau qui ne  souhaite me voir. C’est un symbole de ces liens. Un président africain qui vient  à Paris voit le président, le Premier ministre, le ministre des Affaires  étrangères et, en général, le ministre de l’Économie et des Finances. Je n’ai  jamais refusé un rendez-vous. J’ai provoqué, au contraire, des rencontres et je  prends des initiatives.

Tous les chefs d’État du continent sont-ils les bienvenus à Paris  ?

Je peux avoir des préférences. Mais il n’y a pas beaucoup de ministres qui,  comme moi, ont une conseillère d’origine africaine – Safia Otokoré – et un directeur de cabinet – Rémy Rioux – qui, le jour où je lui ai  proposé le poste, partait à Tunis comme vice-président de la BAD ! Par ailleurs,  je compte bien me rendre en Afrique prochainement.

Grâce à ses investissements massifs, la Chine est devenue un  interlocuteur incontournable des États africains. La France peut-elle rivaliser  ?

La France est encore le deuxième exportateur vers l’Afrique subsaharienne,  derrière la Chine mais devant les États-Unis et l’Allemagne. Nous sommes aussi  le quatrième importateur derrière les États-Unis, la Chine et l’Italie. Ce n’est  pas si mal. En même temps, il ne faut pas s’en contenter. L’Afrique  subsaharienne ne représente que 3 % des exportations et des importations  françaises, avec à peu près 14 milliards d’euros d’importations et  12 milliards d’exportations. C’est trop peu. Je ne veux pas critiquer la  Chine, je trouve cela désuet. C’est en réorientant le partenariat entre la  France et l’Afrique vers l’investissement que nous trouverons de meilleures  réponses. En aidant nos entreprises à mieux appréhender le risque, qu’elles  tendent à surévaluer ; à aller de l’avant, en donnant une priorité au secteur de  l’énergie où nous avons une grande expertise. Nous n’avons pas à avoir peur des  Chinois.

Pour faciliter l’essor des entreprises françaises en Afrique, faut-il  les inciter à nouer des partenariats en offrant leur expertise à des sociétés  chinoises ?

Je n’ai pas spécialement envie que la France soit le conseiller technique  d’autres pays. Je n’exclus pas la possibilité de partenariats, mais ils doivent  être équilibrés. Avant tout, je souhaite qu’on investisse et nos entreprises en  ont les moyens.

Renault a ouvert une usine au Maroc cette année et en implantera  peut-être une demain en Algérie. Que pensez-vous de ces délocalisations  ?

L’essentiel, c’est que l’emploi en France reste préservé. C’est toute la  différence entre une délocalisation et une colocalisation. Ce que je souhaite,  c’est que sur le territoire français, les constructeurs conservent tout leur  potentiel. Il s’agit d’être capable d’organiser une bonne répartition entre ce  qui est produit en France et ce qui peut être produit ailleurs. Ne soyons pas  frileux par rapport à cela. En revanche, lorsque des délocalisations sont des  affaiblissements réels du tissu économique français, je suis alerté.

Petit à petit, l’Europe est en train de sortir de  cette crise, de retrouver des perspectives.

Concernant la crise européenne, aviez-vous anticipé une situation  aussi dégradée ?

Je connaissais la profondeur de la crise. Ce que je ne mesurais peut-être pas  tout à fait, c’est le temps que cela prend. Il faut déployer une énergie très  forte. Moi qui ai été ministre des Affaires européennes il y a quinze ans, je  vois à quel point les mécanismes d’intégration se sont renforcés, pas toujours  pour le meilleur car ils se sont aussi beaucoup complexifiés. Mais je suis  persuadé que la politique poursuivie par François Hollande et le gouvernement  porte ses fruits et j’affirme que l’élection du 6 mai a fait bouger les  lignes en Europe. Mon sentiment est que l’Europe, petit à petit, est en train de  sortir de cette crise, de retrouver des perspectives.

Les décideurs africains s’inquiètent néanmoins encore d’une possible  explosion de la zone euro.

Ce sera un des sujets dont nous parlerons lors de la réunion du  5 octobre. Je mentirais si je disais que l’Europe a retrouvé la croissance,  qu’il n’y a plus d’incertitude, de spéculation. En revanche, mon sentiment,  c’est qu’elle est en train de sortir des questions existentielles et que les  Européens sont en train de surmonter ce choc collectif. C’est lent, c’est dur,  mais j’ai une très grande confiance dans la pérennité de la zone euro.

L’opposition dit que vous n’avez pas les moyens de votre  politique…

Nous avons les moyens qu’ils nous ont laissés.

On ne peut pas toujours se tourner vers le passé pour justifier son  action.

On ne peut pas non plus présenter le premier budget d’une législature et  faire comme si c’était sur une feuille blanche. Je me passerais bien d’un budget  où il faut passer en dix-huit mois de 5 % du PIB de déficit à 3 %.  C’est très dur et ça, c’est un héritage qu’ils nous ont laissé, un héritage de  chômage élevé, de croissance faible, de compétitivité affaiblie. Par ailleurs,  nous avons toute légitimité pour agir. Le président de la République a été élu  pour cinq ans, pas pour quatre mois. Il a fixé un calendrier : deux ans de  redressement et trois ans de développement, d’expansion et de  redistribution.

Pour boucler son budget 2013, la France devra trouver  37 milliards d’euros. L’aide publique au développement (APD) ne va-t-elle  pas en pâtir ?

Dans le cadre de ce budget très tendu, l’objectif a été de préserver un  niveau d’APD comparable à celui de 2012, avec des crédits globalement maintenus.  Nous avons aussi décidé de dégager de nouvelles sources de revenus pour investir  dans les domaines de l’environnement, de la santé et du changement climatique,  avec l’affectation d’une partie de la taxe française sur les transactions  financières. L’Afrique reste évidemment la principale zone d’engagement de  l’Agence française de développement, prêts et dons confondus, avec 40 % de  ses engagements. Ce sont des signes forts pour un secteur sur lequel on ne peut  pas désarmer.

Nicolas Sarkozy avait noué des relations économiques et diplomatiques  avec le Qatar, votre gouvernement vient d’avaliser la création d’un fonds  franco-qatari. Vous poursuivez dans cette voie ?

Je ne vais pas me prononcer sur l’aspect géopolitique. Concernant le fonds,  dès lors que le Qatar, avec les ressources qui sont les siennes, veut investir  en France sur des intérêts stratégiques que nous pouvons définir ensemble, je ne  vois pas pourquoi nous nous en priverions. Donc je suis ouvert sur cette  dimension de coopération. Ce qui m’intéresse, c’est l’essor de nos entreprises  et l’emploi associé.

Vous êtes l’un des hommes forts du gouvernement, le président vous  prête une oreille attentive… Vous sentez-vous « premier  ministrable » ?

Je m’efforce d’être un ministre efficace. J’ai avec le président des  relations fortes. Cela suffit totalement à mon bonheur. Il y a un Premier  ministre, Jean-Marc Ayrault, je lui suis d’une loyauté totale. Cela fait quatre  mois que je suis ministre de l’Économie et des Finances, c’est une tâche  passionnante et écrasante. Permettez que j’en profite sans penser à la  suite.

 

Propos recueillis par Julien Clémençot et Stéphane  Ballong
www.jeuneafrique.com

Thierry Barbaut
www.afriquejet.com