Ambition Africa

Alors que s’ouvre le forum annuel français Ambition Africa, organisé par Business France, “promesse” de rencontres inspirantes et de profilage économique, l’écho tonitruant des orateurs africains du dernier sommet Russie-Afrique résonne encore.

Est-on encore en capacité de comprendre le message?

Car en vérité, tout a changé. Sur l’Afrique, le regard de et vers l’extérieur, l’empreinte identitaire, la société du spectacle, les perspectives de carrière, le présupposé poids des traditions, la définition de la vie privée, le calibre des ambitions, le fantasme facile du despotisme éclairé, l’imaginaire bienheureux de la force naturelle, les statuettes-qui-s’appellent-reviens, tout a changé.

#AmbitionAfrica

Mais pendant ce temps-là, ici, tout n’a pas changé : les clubs endogamiques des ex-coloniaux poursuivent leur chemin, animés par des gens brillants et passionnés mais largement démonétisés, totalement isolés; les initiatives de clubs africains d’affaires (networking, disent-ils) pullulent, la plupart sur un mode farfelu et parfois amusant/déprimant, défilés de coiffeuses appelées à révolutionner l’esthétique nappy post-moderne et de thésards en recyclage maladroit d’envolées pharaoniques; les guichets publics se multiplient, comme les “forums d’investissement”, comme les consultants visionnaires, tous en grand mix de dolorisme et d’impérialisme soft, inclusifs, perdiemisés et gagnant-gagnant. Jargon-toi-même.

AmbitionAfrica #AmbitionAfrica
AmbitionAfrica #AmbitionAfrica

Réveil difficile pour beaucoup : on découvre en Afrique un laboratoire des mutations contemporaines où se cuisinent l’innovation et le mimétique. Une ébullition née de la double fermentation, chimiquement contradictoire en apparence, de l’affirmation identitaire et l’aspiration au bien-être global. Ainsi, à l’heure où viralité rime avec souvent viscéralité, quand le temps du clash signale l’extension du domaine des attentes sociales, et que tant de récits proprets tournent à vide devant le trop-plein d’infox, sur les réseaux, les écrans, les applis, partout rebondit une conversation truffée de règles complexes. Ces tribus des plateformes, surgissantes formes d’opinion publique africaine encore largement ignorées des pouvoirs, pèseront bientôt un quart de l’humanité. Elles rêvent de la liberté, de quoi peut-on rêver d’autre?

Le continent saute à pieds joints dans l’ère numérique, en reprenant possession de ses espaces politiques – où charivari du net et la doxa propagandiste cohabitent – et en repensant ses économies en mode ‘dernière frontière’. Avec 600 millions de consommateurs de data, pour les transferts financiers, les loisirs, les études, la séduction, l’alimentation, la météo agricole, le commerce et les transports, l’Afrique affichera sous peu une consommation des ménages à 2,5 trillions $. Et la moitié des Etats africains va doubler sa population dans les trente ans.

Ces personnes – qui biberonnent les médias internationaux – ont des niveaux de revenus très variables mais un mental partagé : ils veulent vivre mieux que leurs parents, travailler plus décemment, mieux contrôler l’extension de la famille, regarder ce qui se passe dans le monde et l’adopter si c’est intéressant, se faciliter l’existence en modernisant leur vie domestique, gagner du temps en achetant des produits alimentaires locaux au moins en partie transformés, se faire beaux avec des produits bien conditionnés, faire plaisir à leurs enfants, imaginer que ce qu’ils voient à la tv sera possible un jour dans leur vie, pouvoir rêver de prendre du bon temps et, pourquoi pas, des vacances.

Et alors? “Les vivants ne sont pas des choses. Ils s’efforcent de vivre. Sensibles, ils aspirent au bien-être”, écrit le philosophe Francis Wolff dans son tout récent Plaidoyer pour l’universel.

Vincent Garrigues
Diplômé de l'ESJ-Paris, il a travaillé plus de 15 ans dans l'audiovisuel public -notamment au service Afrique de Radio France Internationale- après avoir été notamment correspondant étranger et reporteur à Londres, Nouméa, Johannesburg et Tanger. Il a ensuite rejoint les services du ministère des Affaires étrangères au sein des ambassades de Pretoria et d'Alger en tant qu'attaché audiovisuel et culturel en charge de la coopération dans le domaine des médias, du cinéma, de la mode, de la photo, du livre et du débat d'idées. Aujourd'hui directeur associé du cabinet de conseil en communication Meroe Global, il a dirigé le pôle Afrique et Moyen-Orient chez Reputation Squad après avoir été conseiller en stratégie de communication auprès de la République gabonaise. Il a précédemment été engagé dans la communication de grands événements sportifs, de festivals et de chambres consulaires. Vincent Garrigues est l'auteur d'une dizaine de guides et récits de voyage, dont des titres consacrés aux Émirats arabes unis, à Oman et à l'Afrique du Sud.