
En janvier 2026 à Méhé, dans le Mayo-Sava, puis à Gado-Badzéré dans la région de l’Est en 2021, des organisations féminines locales m’ont montré des pratiques d’adaptation climatique d’une pertinence rare, construites sans aucun accès aux grands mécanismes de financement international. Ce fossé entre ce que font ces femmes et ce que le système consent à financer mérite qu’on s’y attarde sans détour.
Sur le terrain, des femmes qui inventent l’adaptation
En janvier 2026, j’arrive à Méhé par une matinale froide de saison sèche, cette fraîcheur trompeuse du Sahel camerounais avant que le soleil ne s’installe pour de bon. Le village est dans le Mayo-Sava, à quelques kilomètres de Mora et de la frontière nigériane, dans un périmètre longtemps marqué par l’insécurité liée à Boko Haram. Ce contexte pèse encore sur la mobilité, sur les financements disponibles, sur ce que les ONG internationales acceptent de faire dans la zone. Et pourtant, le groupement féminin que je rencontre là fonctionne. Les femmes ont organisé un système de récupération des eaux de pluie pour irriguer un jardin collectif de soudure. Elles ont mis en place une rotation des semences adaptées à la sécheresse. Elles cotisent pour entretenir des foyers améliorés qui réduisent la consommation de bois de chauffe de plusieurs ménages. Tout cela sans subvention extérieure, avec une comptabilité tenue dans un cahier et une gouvernance réelle qui fonctionne par consensus.
Quatre ans avant, dans un contexte radicalement différent, Gado-Badzéré m’avait produit une impression comparable. Ce site de la région de l’Est, dans l’arrondissement de Garoua-Boulaï à 35 kilomètres de la frontière centrafricaine, accueille depuis 2013 plus de 25 000 réfugiés de la RCA. La pression sur les ressources naturelles y est immense et la forêt recule de façon visible. Des organisations féminines, réfugiées comme membres des communautés hôtes, avaient mis en place des pépinières communes, des pratiques d’économie de bois de chauffe et des jardins nutritifs sur des parcelles dégradées. Elles travaillaient sans personnalité juridique formelle reconnue au niveau national. Leur accès à la finance verte se limitait à ce que voulait bien leur redistribuer un intermédiaire. Ce que j’ai observé dans ces deux contextes si éloignés l’un de l’autre, l’aridité sahélienne du Mayo-Sava et la transition forêto-savanière du Lom-et-Djérem, c’est une similitude fondamentale. Les solutions existent, elles sont portées par des femmes et elles restent invisibles au système de financement mondial.
Un système construit pour ne pas les atteindre
On mesure mal, depuis les capitales et les sièges des fonds multilatéraux, à quel point les exigences d’accès au financement climatique ressemblent à un filtre conçu pour exclure précisément celles qui font le travail sur le terrain. Le Fonds Vert pour le Climat, le Fonds d’Adaptation et les fenêtres thématiques des grandes agences bilatérales exigent des entités accréditées, des audits financiers pluriannuels, des systèmes de suivi-évaluation documentés et des capacités de reporting en langue internationale. Un groupement féminin de Méhé qui tient sa trésorerie dans un cahier et conduit ses assemblées en fulfuldé ne coche aucune de ces cases, quelle que soit la qualité réelle de son travail.
Les chiffres confirment l’étendue du problème. Selon le Forum économique mondial, seul 0,01 % du financement climatique mondial soutient des projets qui avancent simultanément l’action climatique et l’autonomisation des femmes. À la COP29 de Bakou en novembre 2024, ONU Femmes a appelé les gouvernements à faire en sorte que le financement atteigne réellement les organisations féminines de terrain, constatant que leurs voix restaient largement sous-représentées dans les décisions. L’organisation WEDO documente depuis plusieurs années les barrières structurelles qui empêchent les groupes féministes locaux d’accéder directement aux fonds climatiques, et plaide pour des financements directs, sous forme de dons, flexibles et pluriannuels.
La réponse classique du système a été de multiplier les intermédiaires. Des ONG nationales ou internationales accréditées redistribuent les ressources vers les organisations locales. Ce modèle permet à certaines d’entre elles de recevoir des fonds qu’elles n’auraient jamais touchés autrement. Mais les coûts de transaction absorbés par l’intermédiaire peuvent représenter entre 30 et 50 % des ressources totales, et les délais entre le décaissement initial et la réception effective peuvent dépasser 18 mois. J’ai vu à Gado-Badzéré des groupements qui avaient accepté de modifier substantiellement leurs activités pour entrer dans le cadre logique d’une ONG partenaire. Le financement était arrivé, mais l’autonomie avait changé de mains.
Ce que le système pourrait changer, si la volonté politique suit
Des pistes existent, et certaines commencent à être expérimentées. L’accès direct simplifié pour les petites organisations locales, avec des seuils financiers bas et des exigences de redevabilité adaptées à leur capacité réelle, figure parmi les réformes les plus documentées. Le plan d’action genre adopté à la COP30 de Belém en novembre 2025, dans la continuité du programme de Lima sur le genre, ouvre une fenêtre pour que ces exigences soient formellement intégrées aux conditions d’accès aux fonds. L’enjeu est que cela reste une décision politique réelle et non un amendement de façade ajouté en fin de négociation.
Au Cameroun spécifiquement, le renforcement des mécanismes de financement climatique décentralisés représente une piste sérieuse. Abondés par des prélèvements sur les flux internationaux entrants et gérés avec des structures de gouvernance incluant systématiquement les organisations féminines, ces mécanismes pourraient contourner une partie des barrières institutionnelles actuelles. Certaines collectivités du Nord et de l’Extrême-Nord ont commencé à expérimenter ce type d’architecture. Ces expériences méritent d’être documentées et consolidées plutôt que laissées sans suivi.
Il faut aussi nommer ce qui relève du renforcement de capacités préalable au financement de projets. Ce n’est pas parce qu’un groupement féminin de Méhé ne sait pas remplir un formulaire du Fonds Vert qu’il est incapable de gérer un financement. C’est parce que personne n’a jugé utile de lui enseigner les outils que ce système exige. Financer d’abord les capacités institutionnelles avant de financer les projets eux-mêmes permettrait à des dizaines d’organisations de franchir ce seuil d’accès dans les cinq prochaines années. Ce que j’ai vu à Méhé en janvier 2026, comme ce que j’avais vu à Gado-Badzéré en 2021, c’est que les femmes n’attendent pas les bailleurs pour agir sur le climat. Elles aimeraient simplement que les bailleurs cessent d’ignorer ce qu’elles font déjà.
Baltazar ATANGANA
Gender and Climate Change Advisor
noahatango@yahoo.ca










