Hommage aux 148 étudiants de Garissa

A mes frères tombés à Garissa

Ils étaient pour la plupart jeunes, pleins de vigueur, d’avenir et de projets, remplis d’ambitions et de rêves. Ils aimaient pour les uns le foot, la musique, la lecture, pour les autres les sorties, l’engagement communautaire, en un mot la vie. Comme nous tous. A Garissa où ils étudiaient, certains de ces jeunes morts si brutalement à l’aube d’une destinée prometteuse, portaient l’espoir d’une famille dont ils étaient par le miracle des choses les seuls à avoir eu l’opportunité unique d’aller à l’université.

D’autres représentaient même le joyau de villages entiers qui se sont cotisés afin de leurs permettre de poursuivre des études supérieures. Et sur un continent où à peine 6 % de la population scolarisée accède à l’université, ces étudiants kényans symbolisaient bien une jeunesse africaine trop longtemps abandonnée à son sort, mais qui s’efforce courageusement de s’élever au-dessus de conditions d’existence et d’études  bien précaires.

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Mais l’obscurantisme nihiliste, la haine sans cause, la terreur démente, ce néo-totalitarisme, cette abomination terroriste les a arraché à leur familles, amis, villes et villages, à leur pays et continent, à notre monde. Ils nous les ont arraché. Dans une orgie de violence, déversée avec une froideur crue, nue, sans retenue.

S’il est avéré que ces jeunes étudiants kényans ont été « triés» sur la base de leur confession chrétienne, entendons-nous bien : l’alibi religieux -l’islam en l’occurrence- systématiquement brandi par ces terroristes relève de l’imposture historique la plus fallacieuse et des plus mensongers. Car, non seulement aucune religion n’autorise que l’on s’en prenne à des vies humaines qu’elles aspirent d’ailleurs toutes à transformer et non anéantir. Mais encore, une religion encouragerait ce genre d’infamie, qu’un individu raisonnable, élevé aux règles les plus simples de la civilisation et éduqué aux valeurs les plus élémentaires de la vie en société devrait la vomir de toutes ses forces.

Pour ces apôtres de la mort, où qu’ils propagent ou pratiquent leur zèle sinistre, la religion n’est rien d’autre qu’un des éléments d’une propagande méticuleusement huilée, efficace pour séduire les esprits faibles mais totalement irrecevable si l’on fait preuve d’honnêteté et de sérieux.

Parmi ces jeunes lâchement assassinés dans une région du monde où les diverses croyances constituent un élément essentiel du vivre-ensemble -contrairement à d’autres cieux- nous ne saurons jamais combien de musulmans, d’animistes ou de « sans-foi » sont tombés avec leurs frères et camarades chrétiens, soit parce qu’ils ne se reconnaissaient pas dans cette distorsion de la religion, soit parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Que cela soit donc clair : l’évangile annoncé par ces extrémistes violents à coup de kalachnikovs n’est autre que celui du chaos ; les sourates récités à coup de décapitations et d’attentats ne sont autres que ceux de l’iniquité.

Et nous irons encore plus loin : ceux qui s’aventurent à, ne serait-ce qu’expliquer les immondes exactions de ces individus par la religion, font non seulement preuve de paresse intellectuelle mais ils se posent en relais et complices d’une honteuse propagande qui aujourd’hui stigmatise, exclut, ostracise mais demain, retournera dans la violence et le sang les uns contre les autres dans une guerre de tous contre tous.

Ce n’est certainement pas le monde dont lequel auraient souhaité vivre, grandir et vieillir, ces 148 jeunes tombés à Garissa.

C’est ainsi que dans notre quête d’explications ou de réponses face au terrorisme, le désemparement, la douleur et la colère ne doivent pas nous faire oublier ces paroles du Pasteur Martin Luther King, maintenant éprouvées par l’expérience et l’Histoire : « l’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité, seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine, seule l’amour le peut ».

Dans cette guerre de l’iniquité contre la justice, de la vérité contre l’imposture, de l’obscurantisme contre la liberté, de l’exclusion contre le vivre-ensemble, de la violence contre la sécurité, de la terroricratie contre la démocratie, du néo-totalitarisme contre les droits de l’Homme, de la mort contre la vie, nous n’avons pas d’autre choix que de nous détourner des dangereux boulevards de la vengeance et de la violence pour emprunter les nobles sentiers de la non-violence et de l’amour. Même de ces ennemis. C’est sans doute, l’ultime condition du triomphe de notre humanité sur l’inhumanité, de notre civilisation sur la barbarie.

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Enfin, à mes 148 frères tombés à Garissa, il me plaît de paraphraser W. Shakespeare pour vous dire que nous célébrerons encore la vie qui vous a été ôtée, nous porterons les ambitions que vous avez porté et nous vivrons vos rêves inachevés : « Voici vos nobles cœurs qui se sont brisés. Bonne nuit doux princes, douces princesses. Que des essaims d’anges vous bercent de leurs chants et vous conduisent dans votre repos. »

Adébissi Djogan
Président d’Initiative For Africa