Cameroun, des réfugiées centrafricaines violées

Témoignage: des réfugiées centrafricaines violées à l’Est-Cameroun

Elles ont fui le conflit armé dans leur pays d’origine pour se réfugier dans un camp des Nations Unies aménagé à l’Est-Cameroun où certaines, mineures comme adultes, sont violées par d’autres réfugiés centrafricains sous influence des drogues que leur fournissent des camerounais.

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Vu de son entourage, elle incarnait la réussite sociale dans un pays pauvre et instable: un boulot bien rémunéré, un mariage fécond et une motocyclette neuve. Un maudit jour d’Avril 2013, le destin de Fatou Sally bascule à cause d’une guerre qui va remettre le compteur de sa vie à zéro. «Ce matin, se rappelle-t-elle, j’ai emmené ma moto à la laverie. Mon frère et moi avons vu les gens courir dans tous les sens. Nous ne savions pas ce qui se passait. Les anti-Balaka m’ont frappé avant de m’attacher avec une corde sous un manguier. J’avais des blessures partout».

Une balafre noirâtre sur sa joue gauche révèle le poids de l’agression. Après soixante kilomètres de marche forcée et quatre jours passés en captivité, Fatou réussit à s’enfuir avec un visage tuméfié et ses deux enfants. Depuis un an et demi, elle vit dans une case de fortune couverte de bâches du Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés(Hcr). En cet après-midi ensoleillé d’octobre 2015, assise sous une cabane en paille, elle ressasse les images d’un passé qu’elle ne connaitra peut-être plus. «S’il y a la paix en Centrafrique, je rentre», lache-t-elle, les paupières inondées de larmes.

Une fille handicapée a été violée

Comme Fatou, des milliers de refugiées centrafricaines ayant échappé in extremis à la mort connaissent par cœur les atrocités du conflit armé et les circonstances de leur fuite.  Elles rêvent maintenant de paix et de sécurité. Mais, tout ne dépend pas de ces  femmes et filles qui doivent désormais faire avec les viols fréquents au camp des réfugiés de Gado-Badzere, une localité située à environ 250 km au nord de Bertoua, capitale de la région de l’Est-Cameroun.

Une des victimes a accepté de parler à condition de rester anonyme. Elle a trente ans : «ce jour-là, je suis allée en brousse pour chercher du bois. Un homme me suivait à mon insu. Il a bondi sur moi et m’a bloqué au sol jusqu’à ce que je perde mes forces avant de me violer. J’avais très mal», se souvient-elle, le regard dans le vide. Pendant plusieurs jours, elle confie avoir souffert dans sa chair surtout chaque fois qu’il fallait passer à la toilette intime. Ce témoignage n’est pas isolé.

Imam à la mosquée centrale du camp, Abdou Rahim Issa en a vu pire sous sa casquette de vice- président du comité de vigilance. «Nous avons attrapé un refugié entrain de violer une fille handicapée. Les gens ont secouru la fille quand ils ont entendu ses cris. Actuellement, cet homme est gardé à vue à la brigade de gendarmerie de Gado. Nous avons déjà pris beaucoup de violeurs dans le site », indique-t-il.

Encore sous le choc, la fille violée a été conduite au centre de santé du camp puis plus tard auprès du bureau local de l’Onu-Femmes. Cette agence des Nations Unies encadre les victimes des abus sexuels et sensibilise les communautés sur les violences basées sur le genre(Vbg) en s’appuyant sur une dizaine de relais communautaires. Abagana Malloum en fait partie.

«Quand nous sommes arrivés, il y avait tellement de viols de mineures et toutes sortes de barbaries. Quand il y a viol, on réfère les victimes au centre de santé pour les soins. On sensibilise ensuite la personne affectée», explique ce refugié qui a voyagé avec son épouse portant une grossesse à terme et une soixantaine de rescapés, tous enfermés dans un conteneur jusqu’à Gado-Badzere.

Au quotidien, l’ONG « International Emergency and Development Aid (Ieda Relief) manage les réfugiés et supervise les activités des autres partenaires du Hcr. Mohamadou Babba, un de ses dynamiques employés, assiste le gestionnaire du camp. Il a reçu plusieurs plaintes de viols qui indexent une certaine catégorie de réfugiés. “Nous avons des soucis avec des jeunes sans emplois », dit-il. «Ils consomment abondamment des stupéfiants et sont cités dans les cas de viols, de vols et de bagarres».

Ancienne étudiante en anthropologie, Eliane Moussa a perdu toute trace de ses parents depuis le déclenchement de la guerre. Elle sait d’où vient le problème. «Les viols se passent entre nous centrafricains ; ça ne vient pas du dehors. Avec ce qui s’est passé dans notre pays, certains gardent encore rancune ». Elle poursuit : «dans certains foyers, on utilise les filles comme des machines ou une source de revenus. On m’a harcelé mais je n’ai pas dénoncé parce que la personne s’est excusée plus tard».

La dénonciation est la chose la moins partagée à Gado-Badzere. Quand elles ne sont pas prises sous le feu de l’action, les victimes de viol hésitent ou refusent carrément de livrer leur bourreau. «Les bénéficiaires hésitent à nous donner l’information quand il y a un cas de vol, de viol, de bagarre ou d’autres cas d’insécurité», dit Mohamadou Babba. «Cela limite notre connaissance et notre maitrise du site».

5000 stupéfiants saisis

Heureusement, la loi du silence ne règne pas partout. Mohamadou Babba et ses collègues détiennent des preuves que les violeurs comme les voleurs et les bagarreurs agissent sous l’influence des drogues. Ces derniers mois, ils ont mis la main sur des stocks importants de marijuana, de tramol et autres comprimés dangereux. «Ce sont des camerounais qui viennent vendre ces produits aux réfugiés», affirme Mohamadou Babba. «Nous avons saisi plus de 5000 stupéfiants, le plus gros stock, dans le sac à dos d’un camerounais. Il s’apprêtait à écouler ces produits».

Les gestionnaires du camp prennent toutes ces menaces au sérieux. Ils ont mis sur pied dare-dare un comité de vigilance constitué d’une soixantaine de réfugiés bénévoles. Mais, la volonté seule ne suffit pas. Sous équipés, les membres du comité sont eux-mêmes victimes d’agressions. «Il y a deux semaines, un refugié a planté un clou sur le front d’un membre qui empêchait qu’il rentre par le passage interdit au cours d’une distribution de nourriture », narre Abdou Rahim. «Un autre refugié a volé du riz que le vigile a voulu récupérer. C’est alors que le refugié l’a poignardé».

Quelques semaines auparavant, un gendarme, a-t-on appris, a été poignardé par un refugié, comme pour en rajouter au climat d’insécurité ambiant. Le comité de vigilance réclame plus d’équipements pour sévir. Il dit avoir demandé des matraques à Ieda Relief qui tarde à réagir.

En attendant, «nous marchons les mains vides ou avec des bâtons”, dit Abdou Rahim. Trop peu pour sécuriser 23.000 réfugiés qui peuplent ce camp.  

                                                                                                                                                              Christian Locka

Abdou Rahim Issa

«L’insécurité a baissé»

Après une escale au Tchad, ce ressortissant de Bambari en Rca a finalement trouvé refuge au Cameroun. Vice-président du comité de vigilance  et imam de la mosquée centrale, il indique  une chute de l’insécurité dans le camp.  

Quel est l’état de la sécurité dans ce camp de réfugiés?

Nous sommes soixante-deux membres mais il y en a qui ne travaillent pas. En réalité, il y a une vingtaine de personnes pour sécuriser tout ce monde, c’est un peu difficile. Quand nous prenons un suspect, il est conduit chez le camp Manager qui décide s’il faut l’amener à la gendarmerie. Nous avons des problèmes parce que les voleurs et les receleurs sont contre le comité de vigilance. Quand on attrape un voleur, sa famille nous insulte, parfois on menace de nous tabasser.

Les menaces sont-elles uniquement verbales ?

Non. Certains membres ont été blessés. Il y a deux semaines, un membre a été blessé au front. Il a empêché à un refugié de rentrer par le passage interdit au cours d’une distribution de nourriture. Ce dernier a insisté et a planté un clou sur le front du vigile. Toujours lors d’une distribution, un refugié a volé du riz et le vigile ayant vu l’action a voulu récupérer ce riz. C’est alors que le refugié l’a poignardé.

Mais, nous continuons à travailler de jour comme de nuit. Nous avons attrapé des gens venant de Garoua-Boulai avec du tramol, des comprimés dangereux, des couteaux, des épées et des bâtons.

Qu’en est-il des cas de viols ?

Nous avons déjà pris beaucoup de violeurs dans le site. Nous avons attrapé un refugié entrain de violer une fille handicapée. Les gens ont volé au secours de la fille quand ils ont entendu ses cris. Actuellement, cet homme est gardé à vue à la brigade de gendarmerie de Gado. Cette fille a été conduite auprès d’Onu-femmes.

Comment vous organisez-vous et quels matériels utilisez-vous ?

Nous avons divisé le camp en huit secteurs où nous faisons des tours. Nous avons demandé des matraques au camp manager mais rien n’est encore arrivé. Nous marchons les mains vides ou avec des bâtons ; nous n’avons rien pour sécuriser les gens. Si nous avons même trente ou quarante matraques, c’est bon parce que certains travaillent dans les bureaux et d’autres dans les quartiers.

Depuis quand existe ce comité de vigilance ?

Il existe depuis un an et demi. Depuis le début de l’année, l’insécurité a baissé. Auparavant, on enregistrait beaucoup de manifestations et des blessures. Les gens volaient des bâches. Il y a toujours des vols mais ils sont devenus rares.

Propos recueillis par Christian Locka