Mbonjo: la malédiction de l’huile de palme au Cameroun

Les populations riveraines des plantations de la Société des Palmeraies du Cameroun mènent une bataille tous azimuts pour faire respecter leurs droits violés impunément.

Pourtant, le géant agro-industriel de production d’huile de palme, contrôlé par le Groupe Bolloré, s’était résolu à tenir des engagements devenus visiblement encombrants.

Enquête à Mbonjo, une localité périphérique à la capitale économique du Cameroun.

 

«Les matières fécales ont été déversées à la demande de la Socapalm », affirme Laurent Mouande. «C’est elle qui nous a donné le responsable qui nous a conduits à Mbonjo. Autrefois, nous déversions ces matières dans le dépotoir municipal de Bakoko».

Il fait doux. Un camion-citerne manœuvre près d’un marigot à Mbonjo, une localité de l’arrondissement de Fiko-Bonalea située à 40 kilomètres de la capitale économique. Le bruit strident du moteur brise le silence ambiant lorsque deux villageois de passage tombent pile : l’engin déverse les matières fécales sur le petit cours d’eau saturé d’herbes vertes.

socapalm-camerounLa promenade se termine là. Ce 1er juin 2012, les deux hommes rebroussent chemin pour annoncer la mauvaise nouvelle à la population. Un collectif de chefs traditionnels se rend sur le site ; avant de saisir le délégué départemental de l’environnement et de la protection de la nature du Moungo pour dénoncer «une déposition malencontreuse des excréments humains vidangés dans les toilettes des campements Socapalm et déversés dans le lieu-dit Mboma», écrivent leurs majestés Jean Eyondi et Martin Mbongo, chefs de Mbonjo I et II, les deux villages qui forment Mbonjo.

Ils précisent que ce «marigot sert à alimenter au quotidien toutes les populations de Mbonjo I et II privées de leurs vieilles habitudes à cause des odeurs nauséabondes de putréfaction qui s’y dégagent».

Au banc des accusés, une entreprise. La Société des Palmeraies du Cameroun (Socapalm) est une société agro-industrielle de production d’huile de palme créée en 1968 par l’Etat.

En 2000, la Socapalm a été privatisée sous l’impulsion de la Banque Mondiale ; elle est devenue une société anonyme avec un conseil d’administration. La Socapalm est implantée dans les régions du Littoral, du Centre et du Sud notamment à Mbongo, Dibombari (Mbonjo inclus), Eseka, Mbambou et Kienké. Dans ces localités, elle a de vastes plantations et des campements où logent ses employés.

 

Les matières fécales dans l’eau

Les chefs traditionnels ont identifié le coupable de la pollution dans leur correspondance. Il s’agit du Groupe d’initiative commune des Groupements de la Jeunesse de Bomono-Bomono (GIC Gjbb), un prestataire de services chargé de l’entretien de l’espace vert à la Socapalm. La vidange du camion citerne appartenant à cette Pme a impacté l’eau et la verdure. «A cet endroit, les excréments avaient desséché les herbes», se souvient sa majesté Martin Mbongo. Un procès-verbal constatant l’ampleur  des dégâts est  dressé par Maitre François Yinda, huissier de justice près les tribunaux de Mbanga. Une procédure judiciaire est dans l’air.

Ex-employé de la Socapalm aujourd’hui à la retraite, Laurent Mouande est connu pour son franc-parler.  En 2007, il  créé le GIC Gjbb pour occuper les jeunes de Bomono-Gare, son village natal. La même année, le GIC décroche un contrat d’entretien de l’espace vert à la Socapalm.  Sur l’incident de Mboma, il est formel : «Les matières fécales ont été déversées à la demande de la Socapalm. C’est elle qui nous a donné le responsable qui nous a emmenés à Mbonjo». Le délégué du GIC ajoute : «autrefois, nous déversions ces matières dans le dépotoir municipal de Bakoko». Il précise toutefois que les excréments ont plutôt été déposés près du cours d’eau.

Contactée, la Socapalm n’a pas souhaité réagir. Malgré cet incident, cette société a continué pendant deux ans à solliciter les services du GIC. En Juillet 2014, la Socapalm rompt «sans préavis» le contrat avec le GIC. Pour le délégué, cette séparation inattendue n’est pas liée aux évènements de Mboma. Mais, à la volonté subite de la Socapalm de diluer tous les GICs sous traitants dans un seul. Une décision incompréhensible que le GIC n’aura pas le temps d’étudier. C’est la fin d’une aventure qui ne doit pas que faire rougir Laurent Mouande ; car, bien qu’étant à la Socapalm, il a continué ouvertement à diriger le GIC. Conflit d’intérêt ? «Non, je n’ai pas eu de problème».

 

 Un vieux contentieux

Les villageois préparaient une plainte contre la Socapalm et le GIC. Elle n’a pas prospéré. «Nous avons désisté», indique Sa majesté Martin Mbongo. Après son déclenchement, l’affaire des excréments humains a donné lieu à des pressions et à la corruption. «Certains sont allés chercher de l’argent», soupire Laurent Mouande. «Les gens perdent parfois leur dignité par rapport à la famine. A cette époque, il y a eu des divergences à Mbonjo». Il dit avoir multiplié des discussions avec les autorités traditionnelles de Mbonjo pour étouffer l’affaire. Les populations ont finalement gracié le GIC incriminé mais elles ont gardé intacte une dent contre la Socapalm. Un vieux contentieux.

Avec plus de deux mille habitants, Mbonjo vit de l’agriculture de subsistance et de la petite pêche. Il arrive toutefois que le surplus des récoltes soit vendu dans les marchés environnants. L’huile de palme est la principale ressource de la localité. Depuis quelques années, cette population travailleuse ne parvient plus à se concentrer sur ses activités champêtres. Elle vit chaque jour comme le dernier. «Nous n’avons pas assez d’espace pour l’agriculture étant donné que nous sommes victimes d’une expropriation sauvage de nos terres. La Socapalm dit que nous n’avons plus rien. Nous en sommes à quémander les espaces», explique Sa majesté Martin Mbongo.

 

«On dormait sur des palmes»

Dans les années soixante-dix, l’Etat avait déguerpi des centaines de personnes à Mbonjo II pour créer les plantations de la Socapalm naissante. Les engins lourds avaient à cet effet détruit des habitations, des écoles, des églises et des cimetières. Certains infortunés se sont réfugiés chez des proches parents. D’autres ont couché à la belle étoile. «On passait la nuit sur les palmes », se souvient Martin Sonne Ngote.  Très petits, on ne comprenait pas ce qui se passait. Peu à peu, j’ai compris que la Socapalm est entrain de détruire et qu’il faut que ma famille déguerpisse».

socapalm-cameroun-mbonjoIl a la cinquantaine. En 1975, le jeune Martin vivait à Nkonbatang, un quartier de Mbonjo II entièrement rasé. Après quelques jours d’errance, sa famille se refugie à Bekouma –actuel Mbonjo I- qui se résume à l’époque à une chefferie et une maison d’habitation. Mais, les déguerpis ne sont pas les bienvenus. «Nous n’avons pas eu de paix ici non plus », souligne Martin Sonne. Guillaume Nsangue Ewane, un autre sinistré ajoute, désespéré : «Nos parents ont détruit des forêts pour ouvrir et peupler ce village. Le préfet a cédé des portions de terres aux déguerpis mais les descendants du chef ne voulaient pas que nous exploitions ces terres».

Acculés par les descendants du chef, les déguerpis vivent à l’étroit dans le village d’accueil. Cependant, ils doivent cultiver pour survivre. Alors, ils choisissent les terrains accidentés et les versants de colline délaissés par la Socapalm. Seulement, la société a été privatisée et les nouveaux dirigeants ne l’entendent pas de cette oreille. «Nous sommes pris entre le marteau des descendants du chef et l’enclume de la Socapalm. Nous avons demandé à la Socapalm, qui dit que tout a été vendu,  si elle a un titre foncier indiquant que les périphéries lui appartiennent ; nous n’avons pas vu ce document. On veut savoir si c’est le village qui a trouvé la Socapalm ou l’inverse», s’interroge Guillaume Nsangue.

 

Le statut de la Socapalm a changé le 30 juin 2000 loin des regards des villageois.

Ce jour, l’Etatcède  70 %  de ses actions à la Société des Palmeraies du Cameroun (Palmcam), une société de droit camerounais aux ramifications complexes. Palmcam est en effet une filiale de la Compagnie Internationale de cultures (Intercultures S. A), une holding luxembourgeoise spécialisée dans l’exploitation des plantations d’huile de palme et de caoutchouc. Intercultures, actionnaire majoritaire à Palmcam, est elle-même filiale du Groupe luxembourgeois Société financière des caoutchoucs (Socfinal) qui s’occupe de la gestion technique et financière de la Socapalm sous le nom Socfin.

C’est par le biais d’Intercultures que la Socapalm est entrée dans le portefeuille du groupe Socfinal. Le Groupe Bolloré, de l’homme d’affaires français Vincent Bolloré, contrôle environ 40 % de Socfinal. Ce Groupe contrôle la Socapalm à travers les participations importantes qu’il détient dans les sociétés étrangères qui y interviennent. Longtemps resté en retrait, son président directeur général a compris qu’il doit s’investir pour régler les conflits avec les riverains partout où le Groupe a des intérêts, surtout au Cameroun.

D’après le contrat de concession, l’Etat a donné à bail emphytéotique à la Socapalm l’exploitation de 78.529 hectares de terres rurales pour une durée de soixante années renouvelables une fois.  Cinq ans plus tard, un avenant au bail ramène la superficie à 58.068 hectares. Les deux parties s’accordent que les terrains non retenus dans l’avenant au bail emphytéotique vont être rétrocédés aux communautés villageoises. Il s’agit «des terrains à rétrocéder aux collectivités décentralisées pour des besoins d’urbanisation, des terrains inappropriés à la culture du palmier à huile (marécage, mangrove et relief accidenté), des terrains contenant des infrastructures publiques», stipule l’avenant au bail.

 

Au total, 20.466 hectares de terres rurales devaient logiquement revenir aux communautés villageoises. Une superficie de 165 hectares devait  rester la propriété de Mbonjo. Pourtant, «la rétrocession n’a jamais été effective parce que nous n’avons pas vu l’espace que l’Etat nous a rétrocédé. La Socapalm nous fait comprendre que cet espace est celui que nous occupons actuellement et que nous ne devons plus nous attendre à quelque chose. Nous disons non», tonne Emmanuel Elong.

Ce monsieur est le caillou dans la chaussure de la Socapalm. Emmanuel Elong,  jeans délavé, petits yeux et visage clair, est le président de la Synergie nationale des paysans et riverains du Cameroun (Synaparcam), une association qui veille au respect des droits et intérêts des populations riveraines aux plantations de la Socapalm. A pied ou à bord de sa moto, il entre dans les installations de la Socapalm comme dans un moulin pour prouver les abus de cette société. Son activisme ne gêne pas que la Socapalm. «Les préfets des localités où se trouvent la Socapalm ont refusé de légaliser notre association. Ils craignent pour leur poste. C’est finalement le préfet du Nyong et Kellé qui nous a délivré un récépissé», dit-il, le sourire gras. Né à Mbonjo il y a 45 ans, cet entrepreneur rural est un revendicateur dans l’âme.

En 1996, Emmanuel abandonne les études et crée une association des villages de Mbonjo. Voyant les jeunes sans emplois malgré la présence de la Socapalm, il organise une table ronde pour évoquer les conditions d’une intégration réussie entre la Socapalm, une société de développement et les populations locales. La rencontre fait un tabac. Il est invité par les medias. Le directeur général de la Socapalm de l’époque lui demande une liste des jeunes désœuvrés de Mbonjo. Ces derniers sont intégrés comme sous-traitants du géant agro industriel. C’est ainsi qu’est née la Synaparcam. «Je ne voulais pas réduire la revendication aux plantations de Dibombari, explique Emmanuel ; mais, l’élargir partout où la Socapalm est implantée».

Victoires symboliques

La Socapalm est le plus gros producteur du Cameroun avec plus de 42 % du marché d’huile brute. Sa filiale,  la Société des Palmeraies de la Ferme Suisse (SPFS), détient environ 24 % du marché de l’huile raffinée commercialisée sous le nom «Palm’or». Au fil des années, la Socapalm a soif de terres.

Cet appétit d’ogre réduit l’espace de vie des populations qui brandissent l’article 6/h du bail emphytéotique selon lequel «le repreneur s’engage à ne pas replanter sur les parcelles d’une superficie de 250 ha situées autour des communautés villageoises sans qu’au préalable l’administration ait distrait toute parcelle pressentie comme espace vital». Par endroits, les palmiers à huile de la Socapalm ceinturent de près les maisons d’habitations.

La Synaparcam a alors pris les devants. Lorsque la Socapalm ne répondait pas à leurs revendications, Emmanuel et ses camarades bloquaient les routes menant aux palmeraies pour empêcher aux employés de la société de travailler. «Certaines élites du village envoyaient nos noms à la Socapalm qui saisissait à son tour la gendarmerie. Après, ce sont des arrestations, des menaces, des convocations et les mise en garde des autorités administratives. Certains jeunes fuyaient d’abord le village par crainte. C’est pourquoi la Synaparcam a vécu longtemps dans le maquis», dit Emmanuel qui savait que le combat serait long pour faire respecter les droits des populations.

A Mbonjo, il n’existe pas de point d’eau potable ni de centre de santé. Sophie Lembe, 21 ans, fait accoucher les femmes depuis l’âge de 11 ans. Elle a commencé à domicile. «J’ai fait accoucher ma mère mes deux dernières sœurs. Quand les contractions commencent, elle me dit ce qu’il faut faire jusqu’à la sortie du bébé», raconte la jeune nigeriano-camerounaise. Comme Sophie, une dizaine de femmes sont devenues accoucheuses traditionnelles, faute d’un hôpital. Pour les soins de qualité, les populations se rendent à Nkapa ou à Souza-gare, une dizaine de kilomètres plus loin. Côté eau, un robinet construit et abandonné par une ONG, rivalise de taille avec les herbes folles. Ces manquements irritent les riverains. Mais, la Socapalm a une astuce.

Débordée par les revendications, la Socapalm met sur pied une plateforme de concertation avec les autorités administratives, traditionnelles et les élites.

La Synaparcam n’est pas conviée. Le 24 novembre 2011, au cours d’une réunion de la plateforme, la Socapalm dévoile son programme de rajeunissement et de replantation des palmeraies sur 500 ha à Mbonjo l’année d’après. Son représentant explique que «les nouvelles techniques permettent aujourd’hui de mettre en valeur des surfaces autrefois délaissées en raison de leur pente trop forte ou d’autres contraintes. C’est ainsi qu’en plus de replanter sur les 500 ha, la Socapalm prévoit de récupérer environ 100 ha supplémentaires en traçant d’abord une piste perimetrale», peut-on lire dans le rapport de la réunion.

Huile de palme AfriquePour ce faire, la Socapalm propose un accord de principe aux riverains disant qu’elle va détruire toutes les  cultures vivrières, pérennes et occuper les terrains en friche sur les blocs concernés.

Elle refuse de rétrocéder la moindre parcelle de terrain. En contrepartie, les villageois doivent s’engager «de ne plus cultiver le palmier à huile ni l’hévéa». Le sous-préfet de Fiko-Bonaléa, présent à la réunion,  adresse ensuite une mise en demeure aux populations cibles des mesures de la Socapalm. «J’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir récolter et évacuer vos récoltes avant le 1er janvier 2012, date prévue pour les brûlis préparatoires à leurs (Socapalm, ndlr) plantations », dit Landry Oscar Ngui. C’était sans compter avec la détermination des riverains.

Un mois plus tard, les engins de la Socapalm entament la destruction des récoltes. Mais, la population ne se laisse pas faire. Pendant trois jours, elle organise, sous la houlette de la Synaparcam, un sit-in pour bloquer les activités de replantation de la Socapalm. «Les autorités administratives ont envoyé les forces de l’ordre nous menacer avec des gaz lacrymogènes. Les policiers ont trouvé certaines mamans assises, pieds nus ; d’autres n’avaient pas de sous-vêtements. Elles disaient s’attendre à tout et que leurs terres ne peuvent pas partir». La Socapalm propose le dédommagement des cultures détruites, les riverains refusent l’offre. Ils veulent occuper tranquillement les espaces laissés par l’Etat.

Le mouvement d’humeur grossit. Le Sous-préfet de Fiko-Bonalea est confus. Séance tenante et sous la pression des riverains, il écrit au directeur de la plantation Socapalm de Nkapa. «J’ai l’honneur de vous demander d’arrêter les travaux sur l’espace querellé jusqu’à nouvel ordre », réagit Landry Oscar Ngui. Les riverains soulagés, lèvent le sit-in. «Nous nous sommes opposés, les négociations sont en cours. Ils (Socapalm, Ndlr) ont peur de la réaction. Ils savent qu’une fois qu’ils vont entamer, nous allons les contrer. Ils n’aimeraient pas avoir des accrochages avec nous», se réjouit Sa majesté Martin Mbongo. Après avoir empêché il y a quelques années à la Socapalm de planter l’hévéa à Mbonjo, Emmanuel et les siens viennent de remporter une seconde victoire symbolique. Sans l’aide du gouvernement.

 

Le silence du gouvernement Camerounais 

Chaque année, la Socapalm verse au Trésor public la somme de 140 millions de f CFA représentant le loyer des 29.000 hectares qu’elle dit exploiter effectivement. Depuis près de cinq ans,  cette entreprise fait des bénéfices croissants et intéressants.

Pour le seul exercice 2013, les dividendes de l’ordre de 5 milliards de FCFA devraient être distribuées à ses actionnaires dont l’Etat, actionnaire à 20 %. Dans ces conditions, la Socapalm pèse dans la balance et le gouvernement peine à tenir la balance égale dans les conflits qui opposent cette société aux riverains. Selon le contrat de concession, un comité de suivi devait être mis sur pied par le gouvernement pour évaluer les engagements de la Socapalm. Quatorze ans plus tard, il n’a toujours pas été créé.

Même s’il avait existé, ce comité serait difficilement objectif. Car, «les dépenses liées au fonctionnement du Comité seront approuvées et supportées par Socapalm», dit le contrat. Approchée, la Commission Technique de Privatisations et des Liquidations (Ctpl) se déclare incompétente sur le volet suivi et évaluation. La Ctpl pointe la Commission Technique de Réhabilitation (Ctr). Saisie à son tour, la Ctr  n’a pas réagi.  Tout comme le président du Conseil d’administration de la Socapalm. Sous cape, un administrateur de la Socapalm indique que «les autorités administratives doivent trancher sur les délimitations de terres entre la Socapalm et les riverains en se basant sur le droit». Les riverains, eux, ont tiré leurs conclusions.

«Il y a une complicité entre la Socapalm et les pouvoirs publics que je ne peux pas définir», fait remarquer Sa majesté Martin Mbongo. «Les autorités locales n’ont pas assez de pouvoir sur la Socapalm. Cela fait longtemps que nous revendiquons et que nous n’avons toujours rien. Le silence du gouvernement sur ce problème est manifeste». Les autorités administratives locales se limitent à éviter le trouble à l’ordre public.

Elles n’ont pas qualité pour influencer la Socapalm. «Il ne figure nulle part dans ce contrat qu’une autorité administrative locale doit assurer le suivi de la privatisation », explique une source administrative. «Il faut demander à ceux qui ont été mandatés pour agir dans ce dossier de faire leur travail. Ce n’est pas de la compétence d’un Sous-préfet ou d’un Préfet».

Les rapports conflictuels entre les riverains et la Socapalm ont pris une envergure internationale. Au terme de trois années d’enquête, deux associations camerounaises (Ced, Focarfe) et deux ONG européennes (Sherpa, Misereor) avaient porté plainte en 2010 contre la Socapalm et certains de ses actionnaires de poids pour violation des principes directeurs de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Elles accusaient la société de pollution, d’intimidation des populations, de mauvaises conditions de travail et de vie de ses employés, entre autres. Depuis, la Socapalm s’est dotée des équipements pour réduire les bruits en provenance des huileries et traiter par lagunage les eaux de rejet et a construit des bacs à ordure dans certains campements. Mais, les habitants des campements de Mbonjo sont par exemple interdits de jeter les ordures dans ces bacs.

«Les bacs étaient plein d’ordures. Le personnel Socapalm ne venait pas les vidanger. Socapalm a finalement fait venir un engin pour enlever les déchets et a interdit qu’on continue à verser les ordures sur ces bacs en ciment. Maintenant, on verse nos ordures sous les palmiers à huile comme auparavant», explique un habitant de campement. Ailleurs, les déchets retenus pendant le traitement de l’eau se retrouvent parfois dans la nature. Malgré ces atteintes à l’environnement, la Socapalm reste crédible auprès des organismes qui disent ne pas transiger sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. C’est le cas de la Société de promotion et de participation pour la coopération économique (Proparco).

Filiale du Groupe Agence Française de Développement (Afd), la Proparco est une société financière destinée à promouvoir le développement du secteur privé dans les mêmes zones géographiques que l’Afd. La Proparco a participé à l’augmentation du capital de la Socapalm, pour un montant de 1,5 milliard de FCFA, lors de son entrée à la bourse de Douala en 2009. Sur son site internet, la Proparco dit intervenir  en faveur du développement des entreprises «avec un haut niveau d’exigence en matière de responsabilité environnementale et sociale». Dans le cas de la Socapalm, la filiale de l’Afd a fermé les yeux. Contactée, elle n’a pas souhaité se prononcer. Etait-elle au courant de l’état des rapports entre la Socapalm et les riverains ?

 

«Proparco ne pouvait pas ne pas être au courant »

C’est ce qu’indique Samuel Pommeret, chargé d’étude au CCFD-Terre Solidaire, une ONG française. «Les tensions récurrentes autour des plantations de la Socapalm ont fait l’objet de nombreux articles de la presse française et camerounaise.

En outre, les quatre associations ont déposé fin 2010, sur la base de leur enquête, une plainte devant les Points de contact nationaux belge, français et luxembourgeois pour non-respect des Principes directeurs de l’OCDE». Les grandes entreprises françaises du Cac 40 sont majoritaires dans le conseil d’administration de la Proparco. L’idée de l’agence de financement de soutenir le développement industriel de la Socapalm est saluée mais ses méthodes de travail sont critiquées.

 

Vincent Bolloré réagit

«Quel suivi l’Afd effectue-t-elle sur les impacts sociaux et environnementaux des projets qu’elle soutient, y compris ceux de sa filiale Proparco ? Et surtout, quelle cohérence de la politique française en matière de développement. Dans le cas de la Socapalm, l’investissement a été fait au détriment des populations les plus vulnérables, et donc du développement», pointe Maureen Jorand, chargée de mission plaidoyer à CCFD-Terre Solidaire. Certains médias hexagonaux accusent la Proparco d’être guidée par la rentabilité des projets qu’elle finance plus que par leur impact réel sur les populations bénéficiaires. Les riverains des plantations d’huile de palme qui ressentent mieux ces insuffisances au développement local, s’organisent à leur façon.

Mercredi 5 juin 2013. Les paysans et riverains des plantations contrôlées par le Groupe Bolloré  organisent des manifestations simultanées au Cameroun, au Liberia, en Côte d’Ivoire et en Sierra Leone. Ils dénoncent les dérives des sociétés africaines de la Socfin et revendiquent la protection de l’espace vital et la compensation de la privation des terres. Au Cameroun, une cinquantaine de membres de la Synaparcam, tous en noir et rouge, assiègent la direction générale de la Socapalm à Douala. «Nous étions en noir et rouge pour exprimer le deuil et le sang par rapport à ce qui se passe avec nos terres. Nous avions entre les mains un document qui comportait nos revendications. Après avoir hésité plusieurs fois, le directeur général a fini par nous  rencontrer», raconte Emmanuel.

 

En Côte d’Ivoire, les manifestants sont bloqués par les forces de sécurité.

En Sierra Leone, après une brève rencontre, l’évènement est annulé pour raison de sécurité…

Ce jour et au même instant, une assemblée générale des actionnaires du Groupe Bolloré se tient à Paris en France. Les représentants parisiens des manifestants remettent un document comportant les revendications à Vincent Bolloré, Pdg du Groupe. L’homme d’affaires Breton aurait dit qu’il interviendrait personnellement sur les problèmes soulevés par les manifestants. Quelques mois plus tard, les paysans et riverains mécontents créent une alliance internationale des riverains des plantations Bolloré-Socfin et exigent une rencontre transnationale.

L’homme d’affaires français ne résiste pas. Il convoque, pour septembre 2014 à Paris, une assise avec les leaders des organisations de paysans et riverains du Cameroun, du Cambodge, du Liberia, de la Sierra Leone et de la Côte d’ivoire. «Cette rencontre, en France, sera l’occasion d’échanger avec vous sur les modalités de dialogue à promouvoir dans chaque pays. Je reste en effet convaincu que c’est sur le terrain, avec les équipes de Socfin, que les solutions les plus adaptées émergeront», écrit Vincent Bolloré. Les riverains de Mbonjo fondent beaucoup d’espoirs sur cet échange. Emmanuel, lui, exulte avec modération. Il sait que dans une négociation, rien n’est gagné d’avance.

Christian Locka

Enquête réalisée avec le soutien financier du Fund of Investigative Journalisme (Fij)